En 2017, le noir meurt-il encore au début du film ?

Chroniques
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26.10.2016
Quelqu’un a vu Jackson ? Non il est sorti tout à l’heure chercher du bois dans la grange sombre et pas éclairée que ma famille avait fait construire sur un cimetière indien. Mais il est pas encore revenu.

Cette situation, on l’a forcément tous déjà vue dans un film. Jackson c’était le gars gentil, droit, bienveillant, toujours à vouloir rendre service, qui s’exprimait avec des « Yo mec! » (comme quand ton oncle relou essaie de te parler en « djeunz »). Jackson c’était le moyen d’attirer au cinéma la communauté black qui sinon ne faisait rien d’autre que dealer de la drogue et danser dans la rue. Dans le film, sa mort servait d’alerte pour les autres, ils prenaient conscience du danger (parce que sinon ces trous du cul de petits blancs ils avaient pas capté que quand le courant se coupe dans la maison et que dehors y’a une silhouette de petite fille qui les regarde, ça veut dire que c’est DANGEREUX). Ce Jackson, on l’a souvent vu dans les films policiers américains des années 90. À part Eddie Murphy bien entendu.


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LE CODE HAYS


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Notre interrogation peut trouver une partie de réponse dans le Code Hays, du nom de son inventeur le sénateur William Hays.
Il faut se mettre dans le contexte. Nous sommes à Hollywood dans les années 20, une suite de scandales impliquant certaines stars (overdoses, viols, orgies, homosexualité) commencent à faire passer l’endroit pour un lieu de débauche où viennent s’échouer des êtres en perdition.
Se crée alors la Motion Pictures Producers and Distributors Association (ancêtre de la MPAA) présidée par William Hays, avocat et président du bureau national du parti républicain, dans le but de calmer les esprit et d’installer un peu de morale dans ce monde de sauvages impies. En 1927 il établi ainsi une liste de sujets que les scénaristes doivent éviter. Liste qui sera reprise lors de la rédaction du Code en 1930 par un éditeur catholique et un prêtre jésuite. C’est aussi à ce moment là que le cinéma parlant commence à apparaitre, donc charge double de boulot pour la MPPDA.

Au fond, Hays n’était pas foncièrement méchant. Pour lui le cinéma était un Art, mais un Art qui devais toucher le plus grand nombre. Et pour cela, il faut plaire à tout le monde, donc énormément censurer. Bon, il se peut également que les deux rédacteurs du Code furent aussi des activistes préoccupés par l’effet du cinéma sur le public. Oui bon… Le Code était en fait une sorte de manuel plutôt qu’un texte de loi. Un réalisateur ou un scénariste pouvait choisir de passer outre et défendre ensuite son projet devant les studios. Mais il y avait une forte pression de la part d’un groupe au nom très équivoque : La Ligue de la Vertu. C’est à dire des millions de catholiques, soutenus par le pape Pie XI, ayant une énorme influence sur le public et les enfants (eh eh eh). Un boycott de leur part entrainait souvent l’échec commercial d’un film.

LA MISCÉGÉNATION


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Et parmi toutes les règles cinématographiques, il y avait celle de la Miscégénation, c’est à dire l’interdiction de montrer à l’écran des relations sexuelles ou de cohabitation entre personnes de différentes races (ai-je besoin de préciser qu’ici le mot « race » est employé dans son contexte et ne traduit en rien la pensée de l’auteur, c’est à dire moi ?). Ainsi jusqu’à l’abolition du Code Hays en 1966, il était quasiment impossible de voir une relation d’égal à égal entre un blanc et un noir. Je vous citerais bien l’histoire d’amour assez violente du film Duel Au Soleil, mais le rôle de la femme métisse était joué par une blanche maquillée pour avoir la peau tannée ! Un peu comme Robert Downey Jr dans Tropic Thunder il est vrai…

Quoiqu’il en soit, il faudra attendre 1968 (donc 41 ans après le début du cinéma parlant) pour voir enfin un personnage black avec un personnage qui n’est pas un esclave ou un serviteur souriant, mais bien un rôle principal dans l’intrigue et un caractère de héros. C’est dans La Nuit des Morts Vivants de George A Romero. Mais hélas il meurt avant la fin, shooté dans le dos par la police qui le prenait pour un zombie.

L’ÉVOLUTION DU RÔLE


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Il est impossible de parler de la place des noirs dans le cinéma américain ou français sans placer un paramètre historique et politique évident. Car l’inconscient collectif va émettre une distinction très claire les États-Unis, donc l’esclavage, et la France avec la colonisation. De cette manière, le rôle du personnage black dans les films US va évoluer suivant le schéma Esclave-Domestique-Bandit-Objet de désir-Dealer-Bon copain-Héros alors qu’en France ce sera plutôt Indigène-Immigré-Dealer-Rigolo-Gangster-Héros. Je mettrai ici de côté la tendance des Race Movies ainsi que plus tard les films de Blaxpoitation. Dans les deux cas c’étaient des producteurs blancs qui, ne voulant tout de même pas se priver du grand marché que représentait la communauté afro, décidèrent de faire des films « pour elle »… Il est également important de citer Birth Of A Nation, film muet de D. W. Griffith sorti en 1915, film ultra-raciste mais qui a tout de même posé les bases de la grammaire cinématographique moderne. On y voit deux « sortes » de noirs. Il y a le « bon », le serviteur ou la nounou, toujours souriant et gentil, qui est localisé près de la maison donc la civilisation. Et puis il y a le « mauvais », celui qui veut s’évader des champs de coton (localisé dans la nature donc non-civilisé), violent et à la sexualité bestiale.

Une des plus grandes revendications des acteurs black, d’Idris Elba à Lucien Jean-Baptiste, c’est de demander à recevoir des rôles non pas pour leur couleur mais pour leur talent. C’est à dire que pour le moment encore, un acteur de couleur ne peut pas jouer un rôle sans que sa couleur ne soit justifiée dans le scénario ou son histoire. À part peut-être pour Will Smith et Denzel Washington. Et on est en droit de se demander si le fait de pointer ces problèmes du doigt n’est pas peut-être aussi dangereux que ce qui est dénoncé...

Alors non, en 2017 le Noir ne meurt plus au début du film, les acteurs homosexuels jouent même des grand magiciens et les chinois ne font pas que se battre. L'humoriste Jordan Peele du duo Key & Peele vient justement de sortir "Get Out", un rare film où les tensions raciales sont traitées par le prisme du film de genre (ici le survival) et démonte ainsi les clichés un à un. Je ne saurais comment conclure cet article sans vous dire qu’il faut qu’on s’aime les uns les autres, qu’on guérisse le monde pour en faire un meilleur endroit. Pour toi, pour moi et pour l’humanité. Mais tout ça c’est des conneries et on va tous mourir seul comme Jean Dujardin dans Les Petits Mouchoirs. Et lui il est pas noir.

texte : Rédaction Cinktank