La BD française est-elle un bon filon pour le Cinéma ?

Chroniques
Audio picto à l'écoute
15.04.2017
Donc, si on suit ce raisonnement logique, la première raison de voir une BD au cinéma c'est qu'elle cartonne déjà en librairie.

C'est toujours comme ça que ça fonctionne : pour attirer les financiers, il faut montrer que ce que tu as en tête rapporte déjà ailleurs. Avant de pouvoir faire des films avec des effets spéciaux qui tiennent la route, beaucoup de scénaristes et de dessinateurs se sont tournés vers ce médium qu'est la bande dessinée pour raconte des histoires visuellement hors du commun. Celle d'un cow-boy qui tire plus vite que son ombre par exemple. Ou encore celle de deux gaulois qui tiennent leur force sur-humaine d'une potion magique. La BD a toujours été le moyen le plus rapide (et le moins coûteux) de s'aventurer vers des domaines dans lesquels le cinéma était encore assez frileux, ou pas assez avancé technologiquement, en tout cas en France. Pour les américains c'est autre chose. Ils avaient pas peur de mettre un mec en collants devant un ventilateur pour nous faire croire qu'il vole (et on y a cru!).


chritopher-reeves-flying

Donc, si on suit ce raisonnement logique, la première raison de voir une BD au cinéma c'est qu'elle cartonne déjà en librairie. Et quand je dis qu'elle cartonne, c'est de manière générale, pour TOUTE la famille, pour un public susceptible de venir nombreux au cinéma, tu vois? Astérix et Obélix, Lucky Luke, Le Petit Nicolas (carton plein sur toutes les générations, tu peux même sortir mamie pour aller le voir). La deuxième raison c'est si les financiers ont, pour baser leurs estimations, devant eux un le résultat positif d'une adaptation précédente, ou bien le même style. C'est ainsi que, voyant la vague de films de super-héros américains sortis de chez Marvel, Thomas Langmann avait eu l'idée de rebooter Fantomas en lui donnant des airs de super-héros cynique à la Iron-Man. Et c'est aussi pour cela que Christophe Gans, plus tard sur le projet, a voulu, lui, en faire un "The Dark Knight" à la française. C'est comme ça, il faut un modèle pour convaincre.

En France, nous avons toujours été reconnus pour notre savoir-faire graphique et littéraire, c'est bien pour cela que depuis quelques années, un nouveau genre de BD a fait son apparition : le roman graphique. Qui est un mix entre le dessin, le storyboard et le livre (mais j'y reviendrai après). On est connus pour avoir de la matière niveau histoire incroyables, et on peut même se targuer d'avoir influencé les plus grands cinéastes américains grâces à des artistes de chez nous comme Jean Giraud/Moebius (L'Incal), Jean-Claude Mézières et Pierre Christin (Valérian) ou Jean-Marc Rochette et Jacques Lob (Le Transperceneige). Et donc quand on est un producteur et qu'on doit rendre des comptes à plein de partenaires financiers, on préfère miser sur une histoire qui a déjà eu un énorme succès en librairie et a donc toute ses chances pour attirer ce même public en salles, plutôt que d'aller prendre des paris sur une histoire originale qui sort de nulle part. Je sais, c'est injuste, mais c'est la vie mon p'tit bonhomme. Il faut ajouter à cela le problème de la langue. Le meilleur exemple est "Astérix & Obélix : Mission Cléopâtre", qui enchaine les jeux de mots intraduisibles et les références à la culture pop française. Mais il a une bonne part d'action visuelle, du coup ça a séduit en Europe (hélas seulement 400 000 entrées aux USA).

Et quand on se penche sur les adaptations françaises de BD au cinéma, on doit d'abord observer le fait qu'il y a plusieurs style d'oeuvres.
1 : La BD "à bulles", la classique, influencée par la ligne claire de l'école belge ou pas. Qui va raconter des histoires d'aventures et beaucoup jouer sur l'humour, la violence et un peu le drame quand même.
2 : La BD à sketches, très française pour le coup. Héritière de la caricature, du dessin de presse et des comic strips.
3 : Le roman graphique (dont je te parlais plus haut), souvent à la première personne.
Ces trois domaines sont exploités par le cinéma depuis plus ou moins longtemps, et ça va nous donner l'occasion de faire un petit tour du proprio.

La Bande Dessinée à bulles

Le plus gros contender c'est évidemment Astérix et Obélix, le joyau national avec plus de 350 millions d'albums vendus dans le monde (mais aucune percée aux USA malgré une tentative de traduction). Du coup, l'idée d'adaptation au cinéma semblait gagnée d'avance. Il y a eu la première en 1999 : "Astérix et Obélix contre César" de Claude Zidi (8 948 624 entrées) puis le culte "Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre" (2002) d'Alain Chabat avec 14 559 509 entrées. Ils seront suivis par "Astérix aux Jeux Olympiques" de Thomas Langmann et Frédéric Forestier en 2008 (6 817 803 entrées) et "Astérix et Obélix : Au service de Sa Majesté" de Laurent Tirard en 2012 avec 3 820 404 entrées. Très secrètement, on va tous voir les films d'Astérix et Obélix pour retrouver le moment de rire qu'on avait eu avec le film de Chabat. Mais c'est devenu plus rare. Sauf peut-être avec l'adaptation en images de synthèse du "Domaine des Dieux" réalisée par Alexandre Astier et Louis Clichy en 2014. Grâce à l'humour du créateur de "Kaamelott" et la bonne idée qu'il a eu de reprendre le doubleur original d'Astérix dans les dessins animés : Roger Carel.

Bref, Astérix, c'est un matériau facile à la base, il "suffit juste" de transformer l'essai. Chose plus compliquée. Dans le délire "on adapte une BD pour parler à toute la famille et faire remonter les souvenirs", on va trouver "Boule et Bill 1 & 2" (Franck Magnier, Alexandre Charlot et Pascal Bourdiaux), "Lucky Luke" (James Huth), "Les Daltons" (Philippe Haïm), "Sur la piste du Marsupilami" (Alain Chabat), "Michel Vaillant" (Louis-Pascal Couvelaire), "Iznogood" (Patrick Braoudé), "Benoit Brisefer" (Manuel Pradal) et bientôt "Les aventures de Spirou & Fantasio" (d'Alexandre Coffre, avec Thomas Soliveres, Alex Lutz, Ramzy Bedia et Christian Clavier).


spirou-et-fantasio

christian-clavier-spirou

Voilà, ça c'est pour le côté famille. Et à la limite on pourrait mettre dedans "Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" de Luc Besson, sorti en 2010 avec Louis Bourgoin, d'après la bande-dessinée de Jacques Tardi. Mais même si c'est du grand spectacle, Tardi est pas le genre d'artiste à découvrir en famille tant ses sujet et son trait son plutôt "adultes".
De la même manière, on ne classera pas l'adaptation de la BD "Seuls" (Fabien Vehlmann et Bruno Gazzotti) par David Moreau et sorti cette année au cinéma avec Sofia Lesaffre dans la catégorie familiale tant l'histoire, pourtant centrée sur des ados, est empreinte de noirceur.


louise-bourgoin

Et quitte à rester dans le sérieux, on citera le court-métrage "Peter" de Nicolas Duval, adapté de la bande-dessinée "Peter Pan" de Régis Loisel. Un oeuvre magnifique jouant sur l'hypothèse que Peter serait en fait Jack l'Éventreur à lire absolument). Puis "Largo Winch 1 & 2" de Jérôme Salle avec Tomer Sisley (on ne parlera pas de la série sur M6), tirés de la BD de Jean Van Hamme, également auteur de "XIII" qui sera adapté en série pour Canal+ avec Stuart Townsend. Il y a aussi le mal-aimé "Blueberry, l'expérience secrète" de Jan Kounen d'après l'oeuvre de Jean Giraud (Moebius), "Immortel, Ad Vitam" d'Enki Bilal d'après ses propres albums "La Foire aux immortels" et "La Femme piège". "Métal Hurlant Chronicles" de Guillaume Lubrano, une série reprenant des histoires du magazine de bandes dessinées de SF français Métal Hurlant. Et pour finir : "Snowpiercer" (2013) de Joon-Ho Bong, adaptation en live de l'oeuvre "Le Transperceneige" de Jean-Marc Rochette et Jacques Lob, et qui va prochainement être décliné en série pour TNT.



Pour finir sur une note moins noire, je n'oublie pas bien entendu les films "L'Enquête Corse" (2004) d'Alain Berberian tiré de la BD éponyme de René Pétillon, "King Guillaume" (2008) de Pierre-François Martin-Laval tiré de "Panique à Londres" de Jean-Marc Rochette et René Pétillon, "Les Beaux Gosses" de Riad Sattouf tiré de sa propre BD "Retour au Collège", "Jacky au Royaume des Filles" d'encore Riad Sattouf et encore tiré de sa BD éponyme, "Lou!" (2015) de Julien Neel d'après sa BD éponyme aussi. Également "Tamara" (2015) d'Alexandre Castagnetti d'après Christian Darasse et Benoît Drousie, "Le Nouveau Jean-Claude" (2002) de Didier Tronchet d'après sa propre BD "Jean-Claude Tergal" parue chez Fluide Glacial. Et pour finir, le film "Le Chat du Rabbin" qu'est en train de préparer Joann Sfar d'après sa BD, avec Christian Clavier dans le rôle du rabbin (un long-métrage d'animation ayant déjà été réalisé, par l'auteur également).
Voilà voilà. C'était long hein ? Et bin c'est pas fini.

La Bande Dessinée à sketches

La BD à sketches, héritière du dessin de presse, des caricatures et des comic strips, est un format qui ressemble à celui à bulles dans sa forme, mais ne va pas raconter de longues histoires. Plutôt des situations comiques, des blagues ou histoires drôles illustrées, avec toujours une chute à la fin. Toi tu crois que c'est assez récent cette mode des films tirés des bandes dessinées à sketches, mais non. Avant d'avoir "L'Élève Ducobu 1 & 2" de Philippe de Chauveron d'après la BD de Godi et Zidrou, avant "Les Profs 1 & 2" de Pierre-François Martin-Laval d'après la BD de Pica et Erroc, et bien avant "Le Petit Spirou" de Nicolas Bary d'après Tome et Janry...



Eh bien avant tout ça il y a eu beaucoup de tentatives dans les années 70-90 avec des petits nanars comme "Le Roi des Cons" (1981) de Claude Confortès d'après l'album du dessinateur Reiser, également adapté au cinéma avec "Gros Dégueulasse" (Bruno Zincone, 1985) et "Vive les femmes" (Claude Confortès encore, 1984), "P'tit Con" de Serge Lauzier d'après sa propre BD "Souvenir d'un jeune homme". Et puis bien évidemment "Les Bidochons" de Serge Korber, sorti en 1996 et tiré des bandes dessinées de Binet. Et pour faire plaisir à ton papi, je met aussi dans la liste le film "Les Pieds Nickelés" de Jean-Claude Chambon, sorti en 1964 avec Jean Rochefort, tiré des albums de Louis Forton.
Récemment on a pu voir sur Canal+ l'adaptation en petites pastilles vidéo des albums "La vie secrète des jeunes" de Riad Sattouf mais c'est le projet de film sur "Gaston Lagaffe" (Franquin) par Pierre-François Martin-Laval qui attise notre curiosité.
Voilà voilà. T'as cru que c'était fini ? Et bin non c'est pas fini.

Le Roman Graphique

En france on est bons pour ce style d'oeuvre. Déjà parce que le bu n'est pas que ce soit "bien dessiné" mais "expressif" et donc que ça fait appel au style visuel et aux croquis du genre recherches graphiques et annotations (une chose que l'on a en héritage grâce à nos Beaux-Arts historiques). Plus globalement, c'est une narration toute différente. La meilleure manière de raconter une histoire la plupart du temps intime et introspective, à la première personne. Et c'est souvent le meilleur moyen pour un scénariste qui n'a pas encore la renommée pour convaincre des producteurs de le suivre sur un film.


la-vie-dadele

"La Vie d'Adèle" d'Abdellatif Kechiche (2013) tiré de "Le bleu est une couleur chaude", palme d'or à Cannes la même année, en est un des meilleurs exemples. Au même titre que "Persepolis" (2007) de Marjane Satrapi et Winshluss, adapté de la BD de Marjane Satrapi, et même si c'est un film d'animation. On citera aussi "Le combat ordinaire" de Laurent Tuel (2015) d'après Manu Larcenet, "Le Petit Nicolas 1 & 2" (2009, 20014) de Laurent Tirard, "L'Outremangeur" de Thierry Binisti (2003) d'après la bande dessinée de Jacques Ferrandez et Tonino Benacquista, "Le démon de midi" (2005) de Marie Pascale Osterrieth d'après Florence Cestac, et enfin "Joséphine" (2013) et "Joséphine s'arrondit" (2016) d'Agnès Obadia et Marylou Berry d'après les albums de Pénélope Bagieu.
Pour finir, une des meilleures restera surement le "Quai d'Orsay" de Bertrand Tavernier (2013), adapté des deux tomes de Christophe Blain et Abel Lanzac qui valut le César du meilleur acteur dans un second rôle à Niels Arestrup et donna l'occasion de voir Thierry Lhermitte dans un registre loin de ce qu'il nous montrait d'habitude.



Et parmi toutes ces adaptations, j'ai gardé la meilleure pour la fin. Ou en tout cas la plus osée : Valérian. Luc Besson s'est décidé d'adapter l'oeuvre culte de SF de Jean-Claude Mézières et Pierre Christin au cinéma après avoir visité le tournage d'"Avatar" de James Cameron et vu toutes les avancées technologiques en matière de CGI. Il y avait déjà un peu de Valérian dans "Le Cinquième Élément" puisque c'est le dessinateur lui-même qui s'était occupé des décors et des fameuses voitures volantes, mais là tout est différent. Sans pouvoir forcément rivaliser avec ce que nous envoient les USA, Luc Besson s'apprête tout de même à sortir le film le plus cher de l'histoire du cinéma français (197 millions d'euros) et signera surement la mort de sa société Europa Corp si ça ne marche pas.
Voilà, là c'est vraiment fini.



Texte : Rédaction Cinktank