Petite histoire de la prohibition américaine

Chroniques
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17.01.2017
Leur frustration fut de courte durée, car vouloir obliger un américain et plus particulièrement d'origine irlandaise d'arrêter boire, c'est comme obliger un politicien à refuser un pot-de-vin

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1924, Jack O'Malley, assis dans le camion rempli d'alcool de contrebande (les moonshines) qu'il ramène des grandes distilleries du Canada en direction de New-York, sourit. Il se remémore le début de l'année 1920, où il était docker au port de Boston. De ses ancêtres, issus de la région de l'Ulster en Irlande du Nord et poussés à l'émigration par les famines à répétition, Jack partage le désir de réussite, dans cette Amérique où la promesse d'un lendemain meilleur résonnait en chacun comme un mantra. Jack se démarque par une intelligence et une probité au-dessus de la moyenne. Se retrouvant orphelin très jeune, il pu compter sur la communauté irlandaise de Boston et pour subvenir à ses besoins, s'employa très jeune à décharger les nombreux bateaux en provenance d'Europe. 

Après une longue journée harassante sur les docks, Jack et ses amis se dirigent vers leur bar favori le O'Connell. Pourtant, c'est face à une porte close qu'ils se retrouvent et c'est seulement sous leurs coups répétés qu'elle s'ouvre, laissant apparaitre le propriétaire des lieux Oliver Plunkett, dit l'archevêque, en référence à son célèbre homonyme, véritable archevêque qui fut pendu, éventré et écartelé pour trahison par les Anglais en 1681. Le vieux tenancier les informe qu'en vertu du XVIIIe amendement de la Constitution des États-Unis qui institua la prohibition et par le Volstead Act ratifié le 16 janvier 1919 (texte législatif en vigueur aux États-Unis de 1919 à 1933, renforçant la politique de prohibition), il ne peut plus ni acheter, ni vendre d'alcool.

Fruit d'un débat vieux du milieu du 19e siècle qui vit l'état du Maine limiter la vente d'alcool en 1851, la prohibition fut poussée par plusieurs pasteurs désireux d'élever le niveau de moralité et d'améliorer la vie des citoyens parmi les plus pauvres et plus particulièrement par La Société américaine de tempérance, fondée en 1826 à Boston par Lyman Beecher. En 1855, 12 autres États avaient rejoint le Maine dans la prohibition totale et formèrent alors le groupe des États dits « secs » (dry states) ; les autres États où les lois de prohibition ne s'appliquaient pas furent qualifiés d' « humides » (wet states). En 1905, trois États américains avaient déjà interdit l'alcool et, en 1912, le nombre de ces États passa à neuf puis, en 1916, la prohibition faisait partie de la législation de 26 des 48 États constituant les États-Unis.
Mais c'est face à une montée de l'anti-germanisme dû au conflit de la Première Guerre mondiale que les tenants de la prohibition trouvèrent un prétexte suffisamment fort pour imposer leur point de vue. 

En effet, la plupart des brasseries américaines étaient dirigées par des Américains d'origine allemande (d'ailleurs en 2009, 17,1 % de la population américain est d'origine allemande, formant ainsi le plus grand groupe ethnique aux États-Unis Avec environ 51 000 000 d'individus) et devenaient alors des cibles dans la lutte qui faisait rage en Europe et dans la préservation des intérêts américains. C'est donc dans ce contexte que le XVIIIe amendement et Volstead Act furent adoptés, loin des préoccupations de Jack et de ses amis. Peu importe que la bière de Boston, la Louis Koch Lager, fut concoctée par un Allemand, elle était brassée aux Etats-unis, elle était bonne et ils avaient soif !

Leur frustration fut de courte durée, car vouloir obliger un américain et plus particulièrement d'origine irlandaise d'arrêter boire, c'est comme obliger un politicien à refuser un pot-de-vin. La prohibition ouvra assez naturellement la voie à de nombreuses organisations criminelles pour s'accaparer le marché de la contrebande d'alcool. Nous sommes dans les années 20, les années "folles" et l'interdiction d'alcool n'empêche aucunement le développement de bars clandestins de plus en plus nombreux, les fameux Speakeasy. Ces bars cachés aux yeux corrompus (politiciens mais aussi policiers) , tireraient leur nom du chuchotement demandé aux clients par les barmans pour rester discrets. Une autre hypothèse voudrait que le terme provienne de la facilité avec laquelle on s'exprimerait un verre dans le gosier.

Partagé entre sa droiture et son envie de réussite, Jack mit un certain temps avant de se lancer lui-même dans la contrebande. Sa décision fut, au moins en partie, facilitée par son meilleur ami Abhcan Murphy, qui confirme l'expression selon laquelle les opposés s'attirent. Il était en tout point différent de Jack, à la raideur de celui-ci, Abhcan affichait une décontraction de tous les instants et était d'une roublardise au moins aussi forte que l'était l'honnêteté de jack. Pourtant, leur enfance passée ensemble à l'orphelinat avait été pour eux le ciment d'une amitié forte. Ce lien, ne s'était même pas rompu lorsque Abhcan avait quitté Boston, refusant la vie de labeur de docker, pour New-York. Là-bas, sa personnalité et sa propension à frapper avant et a poser les questions après, attirèrent sur lui l'intérêt de trafiquants en tout genre. N'oubliant pas l'envie de liberté et d'émancipation qui avait motivé son départ de Boston, le Jeune homme se jeta à corps perdu dans la petite criminalité. La prohibition fut pour lui un accélérateur de carrière et il se retrouva en 1922 à la tête d'un Speakeasy. Il développa l'affaire en proposant une gamme de services, allant de la restauration à des concerts de jazz ou des pistes de danse. Mais ce qui lui donnait le plus de difficulté, était de trouver des alcools de meilleure qualité que des alcools frelatés et hors de prix (la distillation sauvage d'écorce de bois était utilisée, entraînant la synthèse du méthanol, qui provoque l'ivresse comme l'éthanol, mais détruit progressivement le nerf optique puis tout le système nerveux) dont la production appartenait au crime organisé. 

C'est assez naturellement qu'il se tourna vers Jack, la seule personne en qui il avait confiance, pour franchir avec lui la frontière canadienne et acheter de l'alcool. Pourtant, malgré l'amitié qui les liait, le docker refusa d'aider son ami. Bien qu'aimant fréquenter les bars, il n'était pas pour autant un grand buveur et il avait été touché par un livre de Jack London, Le Cabaret de la dernière chance (du titre original "John Barleycorn"), qui dépeint le combat de l'auteur face à son alcoolisme. Publié aux États-Unis en 1913, le livre eu un certain retentissement à l'époque et dit-on influença la volonté de mise en œuvre de la prohibition. Le désir de gagner de l'argent et de changer de vie bien qu'étant très fort chez Jack ne pouvait supplanter ses principes moraux qui lui interdisaient de rentrer dans la clandestinité et la criminalité. 

Malheureusement, l'ironie de la situation le rattrapa le jour où il perdit son emploi au port. Un autre aspect de la contrebande d'alcool était l'importation par voie de mer et le développement de bars-casinos (parfois doublés de bordels) flottants implantés sur des navires ancrés à la limite des eaux territoriales. Des embarcations ultras rapides (les Rum-runners) furent développées par les constructeurs de bateaux de plaisance. La propulsion était assurée par de surpuissants moteurs d'avion V 12 Liberty dont il existait des surplus pléthoriques après la guerre de 14-18. Devant l'ampleur prise par ce phénomène, il fallut trouver des coupables. Jack étant un orphelin d'origine irlandaise sans le sou et sans réseau, il représentait un candidat idéal aux yeux des autorités, trop heureux de pouvoir livrer des coupables, quand bien même ils n'étaient responsables de rien.

C'est étonnamment au jour durant lequel il perdit son travail, qui, 4 ans après, faisait sourire Jack O'Connel. Ce jour-là, il fut victime d'une injustice, qui pour longtemps remis en question sa définition du bien et du mal. Il avait payé pour une police corrompue, des politiciens corrompus à cause d'un marché noir extrêmement rentable et souvent violent. Le trafic illicite d'alcool s'étendit lorsque de puissants gangs réussirent à infiltrer et corrompre les agences dont la mission était justement de veiller à l'application de la prohibition.
Il avait fait confiance à un pays pour lequel des générations de sa famille avaient donné leur énergie, leurs rêves, leurs vies. Il avait maintenant compris que sa réussite et sa liberté ne pouvaient lui être données, mais qu'il devait les prendre. Il sourit aussi en se remémorant la réaction d'Abhcan, quand il le retrouva à New-York, persuadé que son ami lui fermerait la porte après avoir refusé de l'aider. C'est au contraire avec une joie immense qu'il l'accueillit, trop heureux de pouvoir compter sur un ami moins audacieux que lui certes, mais bien plus prudent et ingénieux. À eux deux, ils ne mirent pas longtemps à devenir des Bootlegger (contrebandier) de premier ordre. Ils établirent un solide partenariat avec plusieurs fournisseurs canadien, bien que dans ce pays aussi la prohibition fut de rigueur (1900-1948). Pourtant, on pouvait légalement produire de l’alcool, mais non en vendre, et on pouvait l’exporter depuis ses ports. Cela a créé l’étrange situation qui permit aux contrebandiers de partir du Canada avec des chargements d'alcool destinés à son voisin américains, sous la protection de la loi canadienne. Jack et Abhcan n'empruntèrent jamais les mêmes itinéraires et s'assurèrent suffisamment de soutiens de la part des autorités pour ne jamais être inopinément contrôlés. Ils n'hésitèrent pas non plus à utiliser la législation contre elle-même, en affublant les caisses de whisky de l'étiquette « pour usage médical seulement ». La « maladie » fut un prétexte pour boire sans enfreindre la loi, et les médecins rédigèrent des ordonnances délivrées dans les pharmacies. Ce système engendra des abus scandaleux et provoqua de véritables « épidémies » et de longues files d'attente pendant le temps des fêtes.

Les affaires de Jack O'connel et Abhcan Murphy connurent un succès continu jusque dans les années 30. Mais l'inefficacité de la prohibition et la crise financière de 1929 (faire respecter la prohibition eut un coût élevé qui, ajouté à l'absence de revenus provenant des taxes légales sur l'alcool, soit environ 500 millions de dollars américains annuellement pour l'ensemble du pays), finirent de décider en avril 1933, le président Franklin Delano Roosevelt d'abroger finalement le Volstead Act et le XVIIIe amendement (le seul amendement de la Constitution à avoir été abrogé).

L'histoire ne retient pas ce que sont devenus les deux contrebandiers. Mais nul doute que l'argent récolté grâce au trafic par jack, lui permit de réaliser son rêve américain.


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Texte: rédaction Cinktank