Et l'Oscar du meilleur film n'est pas attribué à... «Citizen Kane» (1941) d'Orson Welles

Chroniques
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14.11.2017
Cette campagne de dénigrement aura son petit effet puisque le 1er film de Welles sera un semi-échec à sa sortie, au grand dam de la RKO qui fondait beaucoup d'espoirs dessus.

citizen kane

Meilleur film de tous les temps selon l'American Film Institute, les cahiers du cinéma mais aussi pour le site They shoot pictures, don't they ? qui rassemble les votes de plus de 1 800 critiques et réalisateurs, «Citizen Kane» est quasi-unaniment considéré comme le plus grand film de l'histoire du cinéma, signé par un génie âgé d'à peine 25 ans qui réalisait son 1er film. Voilà, c'est dit.



Alors, bon, déjà, cette affirmation peut toujours être débattue sereinement (par exemple, les frères Coen lui préfèrent «La splendeur des Amberson», son film maudit qui suivra, ce qui n'est pas vraiment une surprise) mais là n'est pas le propos. Ce qui nous intéresse ici, c'est de savoir comment Diable l'Académie qui décerne les Oscars a pu passer à côté en son temps ?

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Pour cela, il faut sans doute se pencher sur le sujet du film. Car de quoi parle le film de Welles ? Il relate l'enquête d'un journaliste qui cherche la signification du dernier mot d'un magnat de la presse, ce dernier s'exclamant «Rosebud» avant de trépasser.


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Le magnat de la presse s'appelle Charles Foster Kane dans le film mais il s'inspirait fortement de William Randolph Hearst, qui possédera au début des années 30 jusqu'à 28 journaux différents ainsi que 18 magazines, sans oublier les radios, les services de presses et quelques compagnies de cinéma. Bref, un mogul, un vrai.

De nombreux faits retracés dans le film font irrémédiablement penser à la vie de Hearst et le brave homme, pas dupe, essaiera vainement de faire interdire le film avant sa sortie. Et une fois «Citizen Kane» en salles, il demandera à ses journalites de la section cinéma de descendre le film voire de ne pas évoquer sa sortie.

Cette campagne de dénigrement aura son petit effet puisque le 1er film de Welles sera un semi-échec à sa sortie, au grand dam de la RKO qui fondait beaucoup d'espoirs dessus.


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Les Oscars ne serviront même pas de revanche et le film ne repartira de Los Angeles qu'avec la statuette du meilleur scénario original (signé par Welles et Herman J. Mankiewicz, le frère du grand Joseph L. Mankiewicz) malgré ses 9 nominations au total (à l'annonce de chacune d'entre elles durant la cérémonie, une partie du public sifflait). Même les catégories techniques comme la photo, parfois révolutionnaire, ou encore le montage (signé par le futur réalisateur tout-terrain Robert Wise), seront laissés de côté par les membres de l'Académie, sans doute pour certains sous la pression de Hearst.

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Le gagnant de cette année-là n'est toutefois pas à considérer comme un gagnant par défaut puisqu'il s'agi tout de même de «Qu'elle était verte ma vallée» du grand John Ford, un film humaniste et romanesque, qui lui aussi était assez incroyable d'un point de vue formel (c'est également lui qui décrochera l'Oscar de la meilleure photo en Noir et Blanc) puisqu'il a, lui aussi, des plans montrant à la fois le sol et le plafond (mais est-ce vraiment étonnant quand on sait que Welles considérait Ford comme son Maître technique, lui qui a appris le découpage en multi-visionnant «La chevauchée fantastique»). Ford glanait cette année là le 3ème de ses 4 Oscars, son 2ème consécutif après celui pour «Les raisins de la colère». Welles, quant à lui, ne sera plus jamais nommé aux Oscars jusqu'à son Oscar d'honneur en 1971.


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À noter que parmi les autres nommés, on retrouvait «Soupçons» d'Hitchcock, «Le faucon maltais» de John Huston ou encore le «Sergent York» de Howard Hawks (Gary Cooper, dans le rôle titre, gagna l'Oscar du meilleur acteur, au nez et à la barbe de Welles notamment). Donc oui, il y avait du niveau.

Quant à la haine que vouait Hearst au film, la version officielle voudrait que ce soit à cause de la représentation que le film fait de celle qui restera son éternelle maîtresse (30 ans de «fidélité»), l'actrice Marion Davies, puisqu'elle apparaît comme une chanteuse alcoolique et sans talent à travers le personnage de Susan Alexander.

Une version plus officieuse voudrait que ce soit le nom de «Rosebud» qui pose problème. En effet, il semblerait que ce terme désigne le petit nom que Hearst donnait au clitoris de Davies, rosebud signifiant bouton de rose dans la langue de Diderot. Et, personnellement, je trouve que cette explication est absolument délicieuse et crédible.


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En tout cas, si le fait que désormais «Citizen Kane» soit acclamé un peu partout et considéré comme LE film le plus important du cinéma ressemble un peu à du rattrapage et vise à effacer la polémique, son semi-échec et son manque de statuettes, il n'en reste pas moins un grand film, un film inspirant dont les ficelles de montage, de narration et de réalisation sont toujours en vigueur aujourd'hui et font encore autorité.

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Le destin du film résume aussi un peu celui de Welles, qui verra son film suivant avec la RKO, «La splendeur des Amberson» complètement charcuté, en dépit de son contrat lui donnant les pleins pouvoirs. Son plus gros succès sera un film de commande («Le criminel»), il divorcera avec fracas de Rita Haymorth durant le tournage de «La dame de Shangaï» (qui sera lui aussi un échec) avant de se voir attribuer à tort la paternité de «Le 3ème homme» (bel et bien signé par l'anglais Carol Reed, Welles confessant avoir juste donné quelques idées de plans) avant d'enchaîner deux adaptations de Shakespeare («Macbeth» et «Othello»). Le tout en à peine 10 ans de carrière !


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Bref, un artiste trop en avance sur son temps, qui finira sa carrière en cachetonnant dans des productions indignes de son talent afin de continuer à assurer un train de vie fastueux, mais encore capable de fulgurances (le plan-séquence d'ouverture de «La soif du Mal») qui en font indéniablement un des plus grands réalisateurs de l'histoire du cinéma.

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texte : Loïck Guérel

rédaction Cinktank