La différence entre narration et scénario au cinéma.

Chroniques
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07.11.2017
le scénario ne fait pas tout dans un film et d'autre part, le scénario est une partie de ce QUI FAIT un film à savoir la narration cinématographique

indianajones

Avec Internet et la démocratisation du site Allociné, on a donc pu enfin savoir, en live, ce que chaque spectateur pensait d'un film, ce qui lui plaisait ou bien ce qu'il détestait. Ainsi, le critique professionnel n'était plus le seul à donner son avis par écrit et chacun affûtait ses arguments. Et au milieu des critiques spectateurs, on a très vite vu revenir certains motifs, un chapelet de phrases toutes faites, reprenant peu ou prou les mêmes termes une fois que l'on s'attaquait à un blockbuster ou bien à un film mainstream.

Le spectateur lambda, le consommateur de multiplexe, celui qui ne se déplace que pour voir les gros trucs dont on fait la pub aux différents 20 heures, il y a un truc qu'il ne supporte pas, c'est un scénario prévisible. Car critiquer le scénario d'un gros film américain, ou bien la qualité de ses effets spéciaux, c'est à peu près le seul truc que tout un chacun est capable de faire car c'est ce qui demande le moins de connaissances et de culture cinématographique.

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C'est ainsi qu'on a vu fleurir nombre de «scénario prévisible», «scénario tenant sur un confetti», «effets numériques trop visibles», «invraisemblances en pagaille» voire quelques variantes en reprenant des termes qui font plus pros : CGI ratés, plot holes abyssaux ou twists prévisibles.

Oui, sauf que d'une part, le scénario ne fait pas tout dans un film et d'autre part, le scénario est une partie de ce QUI FAIT un film à savoir la narration cinématographique.


barton fink

La majorité des blockbusters actuels sont des films de genre (polar, action, film de guerre, chacun d'entre eux empruntant au western), et un genre repose sur des codes. Les codes sont immuables, connus de tous mais tout dépend après de l'habilité du scénariste, mais aussi des autres créateurs à l'oeuvre sur le film, pour les malaxer, les retourner, les travailler, les réinventer ou bien les tordre. Un même schéma narratif peut ainsi donner quantité de films qui auront sans doute la même finalité (le héros gagne, le méchant gagne, le héros épouse la fille et j'en passe) mais avec un déroulement différent ou bien une fin surprenante, quoique parfois basique.

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Exemple avec «Deadpool», #lemeilleurfilmdesuperherosdetouslestemps. Son but, nous offrir un super-héros différent des autres. Pour autant, son scénario n'est pas très différent pusiqu'il nous raconte la lutte d'un héros moralement assez noble qui se bat contre un méchant très méchant dans le but de sauver sa belle. Rien de bien neuf finalement sauf que la narration aide à masquer ce fait : un enrobage de blagues vaguement subversives, plus de sang et de sexe que dans les autres films du genre, un récit éclaté qui fait du spectateur son complice et une promotion qui le vend abusivement comme un petit film fait contre les studios alors qu'il est produit par la 20th Century Fox, et qu'il a sans doute subi autant de réunion d'écritures que n'importe quel autre produit Marvel.


deadpool

Une narration plus ludique lui permet donc d'échapper aux griefs habituels contre ce genre de film alors que sa fin est aussi prévisible que dans «Thor», «Iron Man» ou «Spiderman».

Autre exemple concernant un scénario prévisible, et si vous me permettez, je vais vous raconter une anecdote personnelle. J'ai récemment regardé «Maman j'ai raté l'avion» avec ma fille de 6 ½. Lorsque Kevin est puni par sa mère et qu'il dit à cette dernière qu'il ne veut plus jamais la revoir et qu'il voudrait que toute sa famille disparaisse, elle s'est tournée vers moi et m'a dit très directement que de toute façon, à la fin, il serait très content de les retrouver. Voilà donc un film littéralement prévisible pour un enfant de moins de 7 ans. Est-ce que pour autant elle a détesté la suite ? Non. Est-ce qu'elle n'a pas jubilé en voyant Kevin tout heureux de retrouver sa famille à la fin ? Non. Le fait qu'un scénario soit prévisible ne présage en rien de sa qualité. Pourquoi ? Parce que la narration multiplie les enjeux dans ce film, et que ce qui compte, ce n'est pas la destination mais le voyage !


maman j'ai raté l'avion

La narration cinématographique, c'est prendre le scénario et le mettre en images. La narration cinématographique, c'est aussi le montage (ce qu'on garde, ce qu'on jette). La narration cinématographique, c'est l'accord parfait entre la musique, les dialogues, les cadres, les lumières, les décors, le jeu des acteurs, les mouvements de la caméra, le jeu des couleurs à l'écran, ce qu'on montre, ce qu'on suggère, ce qu'on cache. L'art de tout mêler et de tout superviser pour raconter l'histoire, c'est la mise en scène. Et le scénario, c'est la face visible de cet iceberg.


Adaptation (film)

En parlant d'iceberg, et pour illustrer la différence entre narration et scénario, je vous propose un dernier exemple personnel. La 1ère fois que j'ai vu «Titanic», je savais que le bateau allait couler et que DiCaprio mourrait à la fin. Je suis donc tombé sur la séquence du bateau qui s'apprête à percuter l'iceberg. Je suis resté scotché devant mon écran de télé, et pendant un moment, j'ai même cru que le bateau allait réussir à éviter l'iceberg ! J'ai ensuite vu le film deux fois, sans déplaisir, sans ennui. C'est ça la force de la narration : vous entraîner sur un chemin balisé et vous donner l'impression que vous pouvez aller où vous voulez et que vous êtes le premier à l'emprunter.

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Autre exemple de narration, c'est «Predator». Dans le film avec Schwarzy, il y a ce moment où son dernier compagnon d'infortune décide de se confronter au monstre. Il se dessine une croix sur le torse avec son couteau et attends. Mais au lieu de nous montrer le combat, McTiernan nous fait entendre le cri au loin et se concentre sur le visage du héros, pris de panique. Nous sommes ainsi dans la même situation que lui : notre dernier rempart est tombé et on est tout seul face à cette menace invisible. Dans le remake de 2010, Nimrod Antal refait le même schéma mais choisit de nous montrer le combat (à la fin duquel les deux protagonistes s'entretuent). Du coup, annihilation de l'impact et surtout, la menace qui perd en dangerosité puisqu'on sait qu'elle peut mourir.


predator 1

La narration cinématographique est bien plus complexe à juger de prime abord car elle nécessite plusieurs visions pour être appréhendé, elle nécessite un bagage culturel plus important que pour simplement juger un film, elle nécessite un certain entraînement et une bonne compréhension de la grammaire cinématographique.

Il est qui plus est assez saisissant et paradoxal de voir que de nombreux films sont jugés de grande qualité quand leur principe est de prendre le spectateur pour un con (le film à twist, celui qui te dit à la fin «Eh, tu l'avais pas vu venir ce rebondissement, hein !!»).

Le film à twists n'est, en soi, pas désagréable, mais il lui faut pourtant, afin de survivre à plusieurs visions et surtout continuer à captiver au-delà de son twist, savoir construire sa narration. Si «Sixième sens» ou «Incassable» de Shyamalan, le chantre du twist, sont de vrais chefs d'oeuvre, c'est parce qu'il a des personnages intéressants mais aussi des lignes narratives plus passionnantes que celle qui constitue le twist. Si "Blade Runner" fascine toujours autant, ce n'est pas tant pour savoir si oui ou non Deckard est bien un réplicant mais parce que sa narration, complexe, nous fait pénétrer dans un monde complet, un univers foisonnant. Et s'y abandonner, se laisser «berner» par une histoire (sans chercher la petite bête ou à en deviner la fin au bout de 5 minutes), un schéma, une narration, ça n'a rien de honteux. C'est même ça la magie du cinéma (enfin, quand c'est bien fait).


blade runner

L'exemple le plus récent, c'est «Mad Max : Fury Road», tancé par une partie des spectateurs à cause d'un scénario trop simple. C'est oublié un peu vite que George Miller dit plus de choses avec ses images qu'avec son texte, volontairement minimaliste. Quant à son scénario «rachitique», cette simplification des péripéties ne constitue pas le but du film mais une structure propre à amener une multitude de réflexions qui dépasse son cadre scénaristique.

En gros, le scénario parle à notre cerveau quand la narration parle à nos sens et à nos tripes.


mad max fury road

texte : Loïck Guérel

rédaction Cinktank