Les films du grenier: Le Génie du mal

Chroniques
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29.05.2017
Le fond de l'affaire, et qui sera présentée avec beaucoup d'attention par Fleischer, c'est donc le meurtre prémédité d'un jeune adolescent par deux fils de bonne famille, arrogants et dotés d'une intelligence supérieure, et qui voulaient se le prouver en commettant le crime parfait

le génie du mal

Quand le très mésestimé Richard Fleischer s'attaque à ce film austère en noir et blanc, il sort tout juste de l'immense succès de son film d'aventures « Les Vikings », chef d'oeuvre inégalé avec Kirk Douglas et Ernest Borgnine en chefs vikings, Tony Curtis en esclave qui devient héros de la tribu guerrière, et Janet Leigh en princesse glamour. Il adapte à cette occasion un roman relatant avec précision le déroulement de ce fait divers, l'affaire Loeb-Leopold, qui secoua Chicago et les Etats-Unis en 1924,

Le fond de l'affaire, et qui sera présentée avec beaucoup d'attention par Fleischer, c'est donc le meurtre prémédité d'un jeune adolescent par deux fils de bonne famille, arrogants et dotés d'une intelligence supérieure, et qui voulaient se le prouver en commettant le crime parfait. Ils seront bien évidemment démasqués et confondus. Si cette trame vous dit quelque chose, c'est que vous avez vu « La corde » (1948) d'Alfred Hitchcock ou bien le « Calculs meurtriers » (2002) de Barbet Schroeder. Sauf que ces trois films sont très différents et l'approche de Fleischer est conforme avec son style qui tient autant de l'étude de mœurs, du documentaire pointilleux, d'une étude psychologique approfondie et de pur cinéma. Le but est de dépouiller la figure du tueur, de plonger au cœur de leur psychologie.

On a donc une première heure consacrée à la présentation de nos deux coupables, au sein de leur milieu social (classe aisée, université, clubs), prétexte pour Fleischer à une présentation méticuleuse de leur personnalité, le tout sans y accoler ni empathie ni rejet. L'attention se focalise assez vite sur le personnage de Judd Steiner (campé par Dean Stockwell, futur pote de Sam Beckett à travers l'espace-temps dans « Code Quantum ») tandis que Arthur Straus (Bradford Dillman) apparaît plus dans l'ombre, comme la part plus sombre du duo (d'un point de vue philosophique, car c'est plus lui qui brille en société par son côté très sociable, séducteur et avenant).


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On suit donc ce beau petit monde, qui interfère joyeusement avec l'enquête, avec au milieu une jeune femme qui se sent étrangement attirée vers Judd, bien qu'elle soit en couple avec le jeune Sid, qui appartient, lui, à une classe moins aisée et qui travaille comme pigiste dans un journal de la ville. Peu à peu, l'étau se resserre autour des deux hommes avec le procureur Horn en fer de lance. C'est après l'inculpation des deux hommes qu'apparaît alors celui qui fait basculer le film dans une 2nde partie encore plus intéressante, l'avocat de la défense Jonathan Wilk, joué par l'immense Orson Welles. Dès qu'il apparaît, il devient le héros du film et l'on suit son parcours avec attention, lui qui ne cherche pas forcément à faire innocenter les deux hommes mais surtout à leur éviter la peine capitale.

C'est cette recherche de la rédemption de notre société à travers l'humanisme que le film touche le plus juste. Le personnage de Wilk est grandement inspiré du vrai avocat de Loeb et Leopold à savoir Clive Darrow. Au milieu de l'hystérie générale, du déferlement populiste, le tout avec la bénédiction de médias complaisants, cet homme homme apparaît comme un phare de l'humanité. Oui, ils sont coupables. Oui, l'acte qu'ils ont commis est irréparable. Mais revendiquer et planifier et leur mort revient à se mettre à leur niveau. Ils méritent d'être punis mais ils méritent surtout de vivre cette punition. Après s'être montré froid et clinique (à l'image de ses protagonistes), la mise en scène de Fleicher reprend de l'ampleur. Ainsi, les séquences de procès ne s'éternisent pas outre-mesure, si ce n'est le long monologue final de Wilk.


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Les plans sont longs, avec peu de mouvements d'appareil, mais le découpage est précis, toujours au service du propos (comme par exemple ces plans débullés dans la chambre de Judd lors d'une discussion capitale, symbole d'un monde sur le point de basculer). Le style très classique de Fleischer en fait un formaliste sans doute un peu fruste mais l'homme s'efface derrière son sujet sans jamais renoncer à un vrai regard de metteur en scène complet. Ses choix sont pertinents, les acteurs sont très bons, les cadres sont bien pensés et le film nous parle de différents sujets de société encore bien présents aujourd'hui. Le dernier échange du film, entre les trois protagonistes principaux, frappe également très fort, donnant au tout encore plus de relief et d'intensité.


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Un film puissant, certes un peu trop analytique et froid en apparence, mais une exploration fascinante des perversions de l'esprit dérangé des tueurs, loin de toute fascination, et qui inaugure de manière brillante une trilogie personnelle de l'auteur autour de la figure du serial killer (suivront le remarquable « L'étrangleur de Boston », avec Henry Fonda et Tony Curtis et surtout le tétanisant « L'étrangleur de Rillington Place », avec Richard Attenborough et John Hurt). A noter que « Le génie du mal », en compétition à Cannes en 1959, honorera les trio de comédiens Welles-Dillman-Stockwell d'une récompense collective.

Le Génie du mal (Compulsion) de Richard Fleischer

Avec Orson Welles, Diane Varsi, Dean Stockwell

sorti en 1959



Texte: Loïck G.