Et l'Oscar du meilleur film n'est pas attribué à... "L'Exorciste" (1973) de William Friedkin

Chroniques
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07.12.2017
Parmi les rejetons des movie brats, cette génération de cinéastes qui fit le Nouvel Hollywood, William Friedkin est à la fois un des plus brillants artistes mais aussi un de ses fossoyeurs.

Bon, ça ne sera pas directement avec ce film, même si on peut y voir certains signes annonciateurs au niveau de sa fabrication, la radicalité de Friedkin en premier lieu.


l'exorciste

Reste que «L'Exorciste», adaptation du roman de William Peter Blatty, a tout pour lui de la success story. Mal en point après deux échecs à la fin des années 60, le cinéaste revient en grâce en 1971 avec «French connection», film aux 5 Oscars, dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur, doublé d'un large succès international. Friedkin est donc choisi au détriment d'autres noms plus prestigieux, comme Arthur Penn, ou d'autres artistes du Nouvel Hollywood comme Mike Nichols, Peter Bogdanovich ou Mark Rydell (embauché par le studio mais viré suite à la demande de Blatty d'engager Friedkin, décision qu'il regrettera après mais nous y reviendrons).

"LES AUTRES" ET CES TWISTS FINAUX QUI DU "SIXIÈME SENS" À "MEMENTO" TE RETOURNENT LA TÊTE !


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Difficile de parler du film sans évoquer son contexte extrêmement tendu, avec la guerre du Viêt-nam qui provoque de vives tensions dans la société US, l'arrivée en force des hippies et du Flower Power, sans oublier la montée des ligues de vertu chrétiennes. Inutile de dire que le film sent le souffre dès le départ, et la Warner fera très attention à ne froisser personne lors de la sortie du film, qui commencera sur un petit circuit de 26 salles le 26 décembre 1973. Juste à temps pour le qualifier pour les Oscars donc.

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Si la critique est bien sûr divisée sur le film, ouvertement ambigu, troublant et dérangeant, le succès est immédiat et, très vite, viral. Il déchaînera bien sûr les passions, au-delà de toute raison. Le célèbre évangéliste Billy Grahame ira jusqu'à dire que les bobines du film sont hantées par le Diable, et il n'est pas interdit de penser que le lobby chrétien s'est fortement mobilisé pour éviter au film de remporter la statuette de meilleur film.

Car oui, le film obtint 10 nominations aux Oscars !

Il ne repartira qu'avec deux récompenses, mineures, à savoir meilleur son et meilleure adaptation pour Blatty. Ce dernier s'était battu avec le studio pour que son nom apparaisse collé au titre : «William Peter Blatty's The Exorcist», chose refusée par la Warner, ce qui entraînera une plainte, qui n'aura pas jusqu'au tribunal, par la suite. Blatty intentera également un procès à Friedkin car le réalisateur l'avait écarté de la post-production. Cette querelle trouvera son aboutissement avec le ressortie en version longue du film en 1999, plus conforme à la vision de l'auteur (Friedkin encaissera un bon chèque pour adouber cette dernière).


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Reste que le film se trouvera aussi quelques ennemis au sein de l'Académie, un de ses membres les plus éminents, le légendaire George Cukor, menaçant de démissionner si le film remportait la statuette suprême.

On imagine aisément qu'entre les remous liés à la sortie (certains plans censurés, notamment lors de la fameuse scène de la masturbation), la fronde de certaines grandes villes US qui classeront le film comme X (Washington ou la très catholique Boston par exemple), les évanouissements de spectateurs (l'un d'eux se fracturera la machoîre dans sa chute, intentant ensuite un procès au film, la Warner réglant ça par un chèque au cours d'un arrangement à l'amiable), les séances épiques avec sac à vomi fournit à l'entrée, l'hystérie collective qui s'emparait alors du pays (menaces de mort envers l'actrice Linda Blair, 13 ans à l'époque !!) et autres scandales, l'Académie pouvait difficilement en faire le grand gagnant de l'année.


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Premier film d'horreur nommé à l'Oscar du meilleur film, véritable chef d'oeuvre du genre qui garde encore aujourd'hui son pouvoir de fascination grâce à une mise en scène stylisée, des effets jouant habilement avec nos peurs, une interprétation convaincante et un scénario redoutable, le tout au sein d'une ambiance malsaine. Mais au final, le meilleur film de l'année sera «L'arnaque», sympathique divertissement de George Roy Hill avec le duo Paul Newman/Robert Redford. On trouvait aussi en compétition «American Graffiti» de George Lucas, «Cris et chuchotements» d'Ingmar Bergman et «Une maîtresse dans les bras, une femme sur le dos» de Melvin Frank.


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Quant à William Friedkin, s'il ne remporta pas non plus une nouvelle statuette du meilleur réalisateur, il partit complètement en vrille par la suite avec son projet «Sorcerer». Un des films qui participera à enterrer la génération des movie brats, à cause notamment des débordements de ses auteurs (dépassements de budgets à cause de tournages trop longs, acteurs malmenés, films de plus en plus longs). Des méthodes que l'on retrouvait déjà sur «L'Exorciste» (85 jours de tournage prévus, 224 jours au final) mais qui étaient tolérés tant que le succès était au rendez-vous... ce qui ne sera plus le cas avec «La porte du Paradis» de Cimino, «Sorcerer», «New York, New York» de Scorsese et «Coup de coeur» de Coppola notamment.

À moins que ce ne soit une revanche divine...

ET L'OSCAR DU MEILLEUR FILM N'EST PAS ATTRIBUÉ À... «2001, L'ODYSSÉE DE L'ESPACE» (1968) DE STANLEY KUBRICK




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texte : Loïck Guérel
rédaction Cinktank