"Le 15h17 pour Paris" de Clint Eastwood : Un bien pénible voyage

Critiques
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10.02.2018
La démarche était pourtant intrigante, et même compréhensible. Prendre les vrais protagonistes de l'histoire pour rejouer leurs rôles devant la caméra, aussi bien les héros que certaines victimes ou témoins, était un parti-pris intéressant.

Cela fait désormais plus d'une décennie que Clint Eastwood ausculte le thème de l'héroïsme à travers des histoires vraies. Si «Gran Torino» avait constitué une respiration aussi vibrante que grandiose, proposant un dernier tour de piste réjouissant pour un héros mythologique, il semble désormais plus intéressé par des histoires ayant une prise directe avec l'Histoire contemporaine. Et clairement, son dernier opus fait office d'aboutissement.


Le 15h17 pour Paris

Est-ce que l'on peut parler de fin de cycle pour autant ?

On peut déjà parler de la fin d'une trilogie. Après avoir montré le destin d'un héros américain moderne qui avait tué plus de 170 personnes dans «American sniper», Eastwood avait signé un film cathartique en montrant un héros américain qui sauvait la vie de plus de 150 personnes dans «Sully». Là, il montre trois héros américains qui sauvent la vie de plus de 500 passagers dans un train. Sauf qu'en route, notre brave Clint s'est perdu.

La base du cinéma d'Eastwood, c'est son ambiguïté naturelle. Cinéaste fordien par excellence, il se trompe en reprenant la fameuse phrase de «L'homme qui tua Liberty Valance» et illustre la réalité au lieu de filmer la légende. Là, il y a pourtant quelques ingrédients propices à le laisser exprimer son cinéma.


Le 15h17 pour Paris

La démarche était pourtant intrigante, et même compréhensible. Prendre les vrais protagonistes de l'histoire pour rejouer leurs rôles devant la caméra, aussi bien les héros que certaines victimes ou témoins, était un parti-pris intéressant. Il est vrai que de voir une star hollywoodienne aurait eu un effet incongru. Quant à caster des inconnus, comme Paul Greengrass avec son tétanisant «Vol 93», s'était aussi une possibilité qui ne l'a visiblement pas séduit.

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Autre point intéressant, c'est de voir tout le parcours qui les a mené à se retrouver là. Soyons franc, si le film était une fiction, on trouverait que ça repose sur de grosses ficelles tant les hasards et les décisions anodins qui prennent de l'importance sont nombreuses. Leur amitié qui naît au collège, le fait que Spencer soit un garçon auquel pas grand monde ne croit, qui échoue régulièrement, tout cela est presque trop cliché pour que ce soit vrai. Mais le problème du scénario n'est pas là.


Le 15h17 pour Paris

Le 15h17 pour Paris

En fait, le gros souci, c'est qu'il ne fait que du remplissage pendant une bonne demie-heure. Durant le road trip européen des lascars, l'ennui pointe son nez. On ne voit pas pourquoi Eastwood s'attarde autant à nous montrer ses héros en goguette. Ils font des rencontres, des selfies mais tout cela n'a aucune incidence sur la suite. Pire, c'est parfois tellement moche qu'on se demande bien qui était derrière la caméra à ce moment-là !

Et puis il y a le faux pas idéologique de papy Clint. Soutien de Trump (enfin, plutôt anti-Obama et ne voulant pas d'Hillary Clinton car elle allait continuer la politique du président sortant), le cinéaste se voit désormais scruter et il tombe dans tous les pièges que l'histoire lui tendait. Si sa carrière, contrairement à ce qu'on peut lire sur plusieurs forums, n'est pas un grand champ de ruines depuis plus de 20 ans, et qu'il ne véhicule pas une idéologie véhémente et réactionnaire, il signe ici ce qui est sans doute son plus mauvais film, en tout cas parmi ceux que j'ai vu, et je les ai presque tous vu (ces dernières années, j'avais volontairement fait l'impasse sur «Invictus» et «Au-delà», sentant le piège).

Là, Eastwood glorifie les armes (le petit Spencer a un autocollant NRA sur son lit, les mêmes jouent à la guerre et sortent des phrases tellement mal écrites et peu naturelles que c'en est gênant), il y a tout un discours sur la religion qui peut être pesant (même si j'ai repensé à la fameuse phrase de conclusion de «Le génie du Mal» de Fleischer à l'occasion de la balle qui ne part pas : et si ce n'est pas la Main de Dieu qui fait tomber les lunettes, alors qui l'a fait ?). Mais là encore, il manque l'ambiguïté, qui fait place nette pour une morale bien-pensante.

Quant aux intentions du réalisateur, elles apparaissent limpides dans la dernière partie du film. Ce qu'Eastwood voulait montrer est illustré par le discours de François Hollande à la fin. Mais c'est trop peu et trop tard surtout.


Le 15h17 pour Paris

Le 15h17 pour Paris

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Reste parmi les rares points positifs la scène de l'attaque, juste tétanisante et intense. Bref, c'est là où Eastwood reste un maître, quand il fait du pur cinoche de genre. Mais le reste du film, bien que parcouru de quelques plans bien composés et de quelques idées de mise en scène, est trop léger. Et ne parlons pas du jeu des acteurs, parfois catastrophique, avec des dialogues ridicules.

Une grosse déception, qui ne vaut sans doute pas le déplacement. Et il ne reste plus qu'à espérer que ça ne soit qu'un petit accident de parcours et que le cinéaste revienne à un cinéma plus classique, plus maîtrisé et plus ambivalent. Comme il avait si bien su le faire sur «Sully» et «American Sniper».



Le 15h17 pour Paris
Un film de Clint Eastwood avec Anthony Sadler, Alek Skarlatos, Spencer Stone, Mark Moogalian, Isabelle Moogalian, Chris Norman, Judy Greer, Jenna Fischer, Tony Hale, Thomas Lennon et Patrick Braoudé (qui joue François Hollande, mais vraiment vite fait).


héros thalys

texte : Loïck Guérel
rédaction Cinktank