«Eva» de Benoît Jacquot : vampire, vénale, vengeresse, vénéneuse, vile et ...fatale.

Critiques
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10.03.2018
En bon amateur des grands genres du cinéma US, Benoît Jacquot assume pleinement cet héritage et les codes du genre (en l'occurrence, le roman noir qui tire un peu vers le polar), appliquant donc une recette connue qu'il ne perturbe que trop peu.

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Voilà typiquement un film que l'on pourrait labelliser «Qualité Française». Benoît Jacquot est un vieux routier du cinéma hexagonal, drainant un public assez fidèle, réalisant ses films régulièrement et pour pas très cher, ce qui lui permet de s'en sortir au milieu des rouages complexes de la production française. Il réunit à l'occasion de cette nouvelle adaptation du roman de James Hadley Chase un joli casting.

Je dis nouvelle adaptation et non pas remake car je préfère cette expression quand on parle de supports adaptés d'un autre médium, et puis, il faut bien reconnaître que le film ne se situe pas à la même époque, ce qui change tout. La précédente adaptation était donc «Eva», comme içi, elle datait de 1962, il y avait Jeanne Moreau dans le rôle-titre et c'était signé Joseph Losey.



En bon amateur des grands genres du cinéma US, Benoît Jacquot assume pleinement cet héritage et les codes du genre (en l'occurrence, le roman noir qui tire un peu vers le polar), appliquant donc une recette connue qu'il ne perturbe que trop peu. Ce n'est pas fondamentalement un défaut, mais ça enlèvera sans doute quelques surprises aux spectateurs rompus au genre.

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En soi, le film n'est pas désagréable à suivre. L'image est belle, bien travaillée, avec des éclairages qui font la part belle à des couleurs plutôt sombres, le tout contrastant à merveille avec certains paysages blancs d'Annecy et de ses environs. Les noirs sont assez profonds, il y a quelques jolis plans dans l'obscurité et la caméra sait se faire discrète, quand bien même on remarque un gros travail sur les gros plans, avec peu de mouvements d'appareil. Sobre mais efficace, parfaitement plaqué sur son sujet.


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Indéniablement, le début du film est prenant, installant son ambiance rapidement, plantant ses personnages et certaines relations de manière concise et intéressante. Le reste, ça sera suivant les goûts de chacun en fait, tant le film flirte parfois avec un certain ridicule, pas toujours aidé par une interprétation qui verse parfois dans la caricature.

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De manière étonnante, le souci ne vient pas des 2nds rôles, campés notamment par Julia Roy et Richard Berry (sans oublier le trop rare Marc Barbé, qui parvient à donner du corps à son personnage en trois plans et deux répliques). Le jeune Julia Roy, compagne du réalisateur à la ville, se signale essentiellement à travers un plan absolument tétanisant (et je ne parle de celui, inutile, où elle se déshabille avant de se coucher). Une jolie performance, solide, dans un rôle pourtant pas très évident de la bonne cruche qui fait un peu trop confiance à son mec. Quant à Berry il est tout simplement excellent, et ça faisait bien longtemps que ça n'avait pas été le cas.


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Le souci viendrait donc, selon moi, du couple vedette. Non pas que l'alchimie ne se fasse pas entre Huppert et Ulliel, c'est plutôt que chacun apparaît un peu trop en roue libre. Huppert est une grande actrice, elle le démontre encore à l'occasion de ce film, son talent lui permettant sans mal de déclamer certaines répliques qui ne passeraient pas pareil dans toutes les bouches de ses consoeurs («Celui-là, c'est un extra, il jouit très vite» par exemple). Parfois à la limite du cabotinage, elle reste dans sa zone de confort, sans éclat ni fausse note. Presque ordinaire pour elle (alors que ça ne l'est pas).

Pour Ulliel, le problème est autre. C'est bête, mais à chaque fois qu'il nous ressort son regard de loup séducteur, on a l'impression que sur l'écran on va voir par apparaître un carton nous disant Azzaro pour Homme ou bien Brut de Fabergé ou n'importe quel autre marque de parfum masculin. Pourtant, c'est son rôle qui veut ça, et il est par ailleurs impeccable dans le film, mais ça reste pareil, sur un registre qu'il connaît et qu'il maîtrise.


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L'autre gros souci, c'est parfois le manque de suspense, alors que le film est clairement un thriller, proposant un personnage de femme manipulatrice, face à un jeune fauve qui essaie de jouer le même jeu, mais sans en connaître toutes les subtilités.

Du point de vue de Jacquot, on en reste à un film qui joue sur son terrain de prédilection, à savoir les conflits entre les hommes et les femmes, et plus exactement la lutte pour le pouvoir et l'emprise sur l'autre. Une vision sans doute un peu trop vieux jeu du couple, ou des rapports entre les sexes, mais qui trouve ici un point culminant.

Au final, un film agréable, qui réserve son lot de références, de jeux pervers, de scènes qui mettent mal à l'aise, de jolis numéros d'acteurs et doté d'une esthétique soignée pour un film noir doté de l'une des plus terrifiante mante-religieuse du genre.


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texte : Loïck Guérel

rédaction Cinktank