«Everybody knows» : faux polar espagnol mais vrai film cannois boursouflé

Critiques
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19.05.2018
Il est d'ailleurs assez incroyable de voir que Farhadi signe un film aussi neurasthénique à partir d'un postulat aussi fort et d'un casting aussi démentiel. Dès le début en fait, on en a marre.

Everybody Knows

Après une 1ère exportation en France via «Le passé», Asghar Farhadi continue son tour d'Europe et débarque donc en Espagne pour y signer un polar sous haute tension avec Javier Bardem, Penelope Cruz et Ricardo Darin dans les rôles principaux. Excitant non ?

Sans doute que oui, et je pense que j'aurai sans doute dû choisir un autre film pour commencer mon initiation à ce cinéaste iranien dont on me dit le plus grand bien. Pour autant, je vais essayer de ne pas tirer des conclusions hâtives sur ce dernier au vu de ce seul effort.

Car oui, on va y aller franco et le dire bien fort, «Everybody knows» est un film décevant, voire raté.



Il est d'ailleurs assez incroyable de voir que Farhadi signe un film aussi neurasthénique à partir d'un postulat aussi fort et d'un casting aussi démentiel. Dès le début en fait, on en a marre. Trop de personnages à introduire, des enfilades de plans de gens qui ouvrent des portes, se font la bise, trimballent des valises, j'ai eu l'impression que ça durait des plombes. Peu à peu, on se familiarise avec tout le monde, on fait connaissance avec la famille et les amis, jusqu'au moment où le film opère son virage dramatique, presque sans prévenir, au point que j'en avais oublié le pitch.

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La suite, c'est donc des gens qui font n'importe quoi, qui s'enferment dans des discussions stériles, qui prennent des mauvaises décisions et qui bénéficient des largesses scénaristiques de Farhadi, qui met tous les éléments au bon endroit, comme par magie (l'ancien flic qui aide sans rien demander, juste pour le plaisir, c'est cadeau). Surtout qu'en filigrane, il y a de la tension, des secrets, des non-dits, des remords, des ressentiments. Sauf que rien n'explose, jamais.


Everybody Knows

On a surtout l'impression que Farhadi vient donner une leçon de polar en Espagne alors même qu'il s'agit sans aucun doute du pays qui a fourni les meilleurs films du genre ces 10 dernières années. Le tout au sein d'un film qui s'étire encore une fois sur presque 2h20 sans que cela n'apparaisse comme réellement justifié. Il y a au moins 30 minutes de trop dans le film, qui peine également à captiver, à nous mettre sous tension, à de très rares exceptions près.

Et puis il y a surtout un autre élément que je ne peux pas laisser passer, c'est Ricardo Darin.

J'adore cet acteur argentin, il est puissant, magnétique, minéral, impressionnant et ultra-talentueux. Et là, il est tout mou, mal exploité, jamais dense ou exaltant. Son duel face à Javier Bardem est un pétard mouillé, un échec dans l'écriture des personnages et dans les dialogues, un non-évènement tragique. C'est d'autant plus frustrant que la brave Penelope Cruz est elle aussi un peu en retrait, cantonné à partir de la disparition de sa fille au rôle de la femme qui chiale en attendant le retour de son enfant.


Everybody Knows

Au niveau mise en scène, et c'est plutôt une bonne nouvelle, c'est du haut niveau. La photo est excellente, les cadres sont bien pensés, il y a des silences et des plans qui font sens, bref, c'est loin d'être insipide. En fait, ce qui déçoit le plus, c'est le fait que le film parte dans plein de directions pour ne jamais rien en faire, s'achevant un peu brusquement (d'un coup, sans qu'on comprenne pourquoi, le scénariste clôture le tout en à peine 10 minutes) et nous laissant comme deux ronds de flan, avec un triste « Tout ça pour ça » au bord des lèvres.

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Bref, c'est mou, ça ne raconte pas grand chose, ça signifie encore moins, et on a juste un Javier Bardem de folie en tête d'affiche qui s'en sort bien, plus quelques 2nds rôles vraiment intenses. Mais là encore, le casting est espagnol, et ceux qui suivent le cinoche de genre de là-bas le savaient déjà.


Everybody Knows

EVERYBODY KNOWS

De Asghar Farhadi

Avec Penélope Cruz, Javier Bardem, Ricardo Darín

Date de sortie 9 mai 2018

texte : Loïck Guérel

rédaction Cinktank