HHhH, atteint-il les limites de la fusion entre fiction et histoire?

Critiques
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08.06.2017
Il privilégie l'adaptation historique pure, dans un classicisme du récit, mêlé à une stylisation de l'horreur qui, sans une réelle réflexion, une profondeur dans le traitement, se transforme en un exercice de style un peu vain

HHhH

Reinhard Heydrich, militaire renvoyé de la Reichsmarine, est entraîné dans le nazisme par sa femme, Lina. Dans les années 1930, il devient le bras droit de Heinrich Himmler puis le chef de la Gestapo. Dès lors, il est présenté comme l’un des hommes les plus dangereux du régime. Adolf Hitler le nomme alors au protectorat de Bohême-Moravie en Tchécoslovaquie. Il a pour mission de définir un plan d’extermination définitif : la solution finale.

En 1942, le Tchèque Jan Kubiš et le Slovaque Jozef Gabčík sont engagés au côté de la Résistance, pour libérer leur pays de l’occupation allemande. Après un entraînement à Londres, les deux jeunes soldats se portent volontaires pour une mission secrète aussi importante que risquée : éliminer Heydrich. Au cours de leur infiltration, Jan fait la connaissance d'Anna Novak, dont il tombe amoureux.

Adaptation cinématographique du roman du même nom de Laurent Binet, publié en 2010 et qui remporta le prix Goncourt du premier roman, HHhH est réalisé par Cédric Jimenez (La French).

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Déjà, avant d'aller plus loin, il faut expliquer le titre. HHhH est, en fait, l'acronyme allemand pour "Himmlers Hirn heißt Heydrich" littéralement "Le cerveau de Himmler s'appelle Heydrich". ­Surnom donné par les SS à Reinhard ­Heydrich, sanguinaire « protecteur » de ­Bohême-Moravie.


HHhH

L'adaptation du livre de Laurent Binet, œuvre hybride qui mêlait faits réels et réflexions de l'auteur sur la difficulté de romancer des faits historiques, est un défi à moitié relevé par Cédric Jimenez.

Il privilégie l'adaptation historique pure, dans un classicisme du récit, mêlé à une stylisation de l'horreur qui, sans une réelle réflexion, une profondeur dans le traitement, se transforme en un exercice de style un peu vain. L'éclatement du récit, d'un côté le portrait de Heydrich puis l'opération visant à l'éliminer et la bravoure dont on fait preuve Jan Kubiš et Jozef Gabčík, déséquilibrent la narration.

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Le film est beau, il est classieux, voir lyrique à certains moments, mais tous ces adjectifs sont-ils adaptés, compte tenu de son sujet ?

Ici "l'hollywoodisation", sans contrepartie critique d'une période aussi sombre, apporte un sentiment d'artificialité, là où il y aurait dû avoir contextualisation. Pour être plus précis, la tentative d'assassinat d'un haut dignitaire militaire ou politique est un sujet déjà mille fois traité au cinéma. Mais il est impossible, dans le cas présent, de désolidariser cet évènement du contexte nazi et de l'extermination programmée de peuples et de cultures. À noter que cette réflexion n'est pas exclusive à la Seconde Guerre mondiale, mais est valable aussi bien pour le traitement de la traite négrière, du génocide rwandais, du génocide arménien, de tous les événements tragiques historiques, traités par le prisme du cinéma.


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Rappelons que lors de la sortie de "La liste de Schindler" (1994) plusieurs voix s'étaient élevées en France pour critiquer la démarcher de Spielberg. En tête de file, nous retrouvions Claude Lanzmann , réalisateur de l'essentiel "Shoah", dans un papier paru dans le journal Le Monde le 3 mars 1994, il écrit : "Spielberg ne peut pas raconter l'histoire de Schindler sans dire aussi ce qu'a été l'Holocauste. Et comment peut-il dire ce qu'a été l'Holocauste en racontant l'histoire d'un Allemand qui a sauvé 1300 Juifs, alors que la majorité écrasante des Juifs n'a pas pu être sauvée ?" Pour Lanzmann, toute fiction sur la Shoah est transgression ou trivialisation (forme de banalisation, par un usage intempestif, d’un événement historique).

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C'est de cette "trivialisation", dont souffre HHhH, plus proche d'un récit sur un Richard III moderne (le scénario est coécrit par David Farr, directeur adjoint de la Royal Shakespeare Company), que d'une approche méthodique sur la compréhension de la psyché d'un homme banal, devenu l'incarnation du mal. Mais un mal bien humain, pas celui qui exclut le bourreau du monde dans lequel il évolue, mais bien celui d'un être de chair et de sang, bon père et mari aimant, qui fait subir à "l'autre" l'insoutenable et l'indescriptible.


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Le film, au lieu de chercher encore plus profond les racines du mal, devient illustratif, voir plat malgré la mise en scène inspirée du réalisateur. HHhH ne manque pas de corps (les acteurs, Jason Clarke en tête, sont incroyables) mais de cœur pour ressentir, éprouver et d'esprit pour comprendre et analyser. À trop chercher le spectaculaire, le film en oubli son sujet.

HHhH

De Cédric Jimenez

Avec Jason Clarke, Rosamund Pike, Jack O'Connell

Date de sortie 7 juin 2017



Rédaction Cinktank