«L'affaire Roman J.» : Denzel est grand, dans un film où l'humanité est grise

Critiques
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22.03.2018
La critique de la société américaine, cette nouvelle société du retour des droits civiques et qui reste pourtant prisonnière de ses démons, cette société là est attaquée de manière frontale par Gilroy

L'affaire Roman J.

Repéré en 2014 avec le très hypé «Night call», Dan Gilroy pensait bien réussir un nouveau gros coup avec son nouveau film, avec Denzel Washington en tête d'affiche. Hélas, il n'en fut rien et le film se mangea même un bon gros bide au box-office, doublé d'une indifférence polie aux différentes cérémonies de fin d'année, si ce n'est pour la performance de son acteur principal.

Dan Gilroy confirme en tout cas deux choses évidentes avec ce film : déjà, c'est un directeur d'acteurs fabuleux, car si la performance de Washington est digne des plus grands éloges, il ne faut pas oublier les magnifiques prestations de Colin Farrell ou encore de Carmen Ejogo dans les rôles secondaires. Ensuite, le bougre confirme qu'il a une écriture acérée, qui scrute les recoins de l'Homme et leur morale avec une redoutable efficacité.

Mais d'abord, parlons de Denzel.

Denzel Washington aune carrière bien remplie, une armoire à trophées qui déborde, et pourtant, il lui arrive encore de se lancer des défis. Là, il campe un homme effacé, un homme de l'ombre, brillant certes, mais limite autiste voire sociopathe, bourré de tics, empâté, hésitant. Il mène une vie bien rangée, loin du tumulte des tribunaux, une vie faite de routine et de principes. Passé l'introduction coup de poing, nous allons donc assister à sa lente descente vers son enfer moral, là où les principes ne résistent jamais à une certaine pression.


L'affaire Roman J.

Le thème du film est là, dans le parcours d'un homme qui aura vécu toute sa vie comme un honnête citoyen, qui fait un écart une seule fois, s'éloignant à la fois de ses principes, de la légalité mais aussi de sa conscience, avant de se faire rattraper par son incapacité à endurer cette situation au-delà d'une certaine limite, mais aussi en bute à une société dans laquelle il n'est plus en phase. Il aura beau se transformer, il n'échappera jamais à ce qu'il est.


L'affaire Roman J.

En ce sens, le film est parfois tragique, déployant quelques séquences d'une grande puissance, parfois d'une grande violence, comme une confrontation verbale avec une jeune femme, le tout en restant visuellement assez sage. C'est d'ailleurs l'un des principaux reproche que l'on peut faire à Gilroy, c'est d'être un metteur en scène un peu plat, au style trop classique voire impersonnel, même si on trouve de manière éparse quelques jolis plans et quelques idées. De plus, le montage de son jumeau John Gilroy lui donne un bon rythme, ce qui fait que les deux heures du film s'écoulent plutôt bien.

La critique de la société américaine, cette nouvelle société du retour des droits civiques et qui reste pourtant prisonnière de ses démons, cette société là est attaquée de manière frontale par Gilroy, qui en tire un sous-texte acide voire parfois subversif.

Le héros se retrouve donc confrontée à deux autres personnages importants, celui de l'avocat qui évolue bien plus haut dans l'échelle sociale, Colin Farrell donc, et une activiste bénévole qui en pince un peu pour notre anti-héros, Carmen Ejogo. Farrell est impeccable, voire plus, dans ce rôle au départ peu aimable, qui a un parcours inverse à celui de Washington. Requin confirmé, il va peu à peu voir son humanité ressurgir, changé un peu de philosophie, à force de côtoyer un homme qui a appliqué les principes de leur maître commun (le patron du personnage de Roman a été le prof du personnage de Farrell). Une nomination à l'Oscar du meilleur acteur dans un 2nd rôle n'aura pas été un scandale.


L'affaire Roman J.

Carmen Ejogo est elle aussi parfaite, dans un rôle un peu moins développé, mais qu'elle parvient à rendre touchant, profondément humaine et passionnée.

Hélas pour le film, il appartient donc, comme son héros, à un ancien monde, celui où l'on brosse le portrait d'un personnage aux zones d'ombre, aux vraies zones d'ombre j'entends, qui questionne notre propre rapport à une certaine morale, qui pousse la société US faire une profonde auto-critique, un film engagé mais de manière moins voyante que dans les différents produits actuels qui portent leur bonne conscience en bandoulière.

Un bon film donc, qui mérite un peu plus qu'un coup d'oeil. Un film qui interroge, qui ne laisse pas indifférent, un film qui n'est pas pour tout le monde et qui pourtant, nous parle à nous, les humains.


L'affaire Roman J.

L'AFFAIRE ROMAN J.

De Dan Gilroy

Avec Denzel Washington, Colin Farrell, Carmen Ejogo

Date de sortie 14 mars 2018

texte : Loïck Guérel

Rédaction Cinktank