"La nuit a dévoré le monde" Paris outragé ! Paris zombifié ! mais Paris libéré (à moitié)

Critiques
Audio picto à l'écoute
10.03.2018
Malgré l'incursion marrante et originale de Denis Lavant et celle dramatique de Golshifteh Farahani, on ne parvient pas à s'investir dans la destinée d'un personnage principal au parcours familier.

"La nuit a dévoré le monde"

Premier film de Dominique Rocher, auteur de l'excellent court-métrage "La Vitesse du passé" avec Mélanie Thierry, Alban Lenoir, "La nuit a dévoré le monde" est l’adaptation du roman éponyme de Pit Agarmen aka Martin Page ("Peut-être une histoire d'amour"). Tourné avec un budget de 2,5 millions, en seulement 40 jours, le film possède les qualités et les défauts du film du genre made in france. Parfois agaçant dans ce qu'on déteste dans l'appellation film "d'auteur", fausse austérité dans la réalisation et une obligation quasi-contractuelle de traité de choses sérieuses avec sérieux, "La nuit a dévoré le monde" embrasse le film de Zombie avec le plus grand respect, respectant un cahier des charges bien connu des amateurs du genre.



Sam est un étranger à Paris qui débarque chez son ex pour récupérer ses cassettes audio, lui le musicien bloqué semble-t-il en 1980. Enfermé dans une pièce au calme alors que la fête bat son plein chez son ex, il s'endort. Le lendemain matin, il se réveille dans un appartement détruit, les murs couverts de traces de sang et surtout infesté de zombies. Bon, déjà, notre Sam semble avoir le sommeil lourd, mais pourquoi pas. Lui, rapidement présenté comme un musicien en mal de reconnaissance se découvre des réflexes de survie équivalant à Bear Grylls et transforme l'immeuble en forteresse. Le film est rempli de bonnes idées évitant les clichés, mais sans faire de sortie de route potentiellement réjouissante.

À lire aussi : "CALL ME BY YOUR NAME" UNE ÉDUCATION SENTIMENTALE

Sam, interprété par Anders Danielsen Lie (vu dans "Oslo 31 août") est un personnage intéressant, il a peur de sortir, d'affronter les zombies et se perd peu à peu dans la folie. Mais la mécanique trop logique de son isolement psychologique pose une distance émotionnelle avec le spectateur. La mise en scène plus proche du "locataire" de Polanski que de "L'Armée des morts" de Zack Snyder, n'atteint pas l'ambiance anxiogène et paranoïaque de son modèle.


"La nuit a dévoré le monde"

On sent bien l'envie du réalisateur d'explorer cette solitude urbaine par le prisme du genre et malgré son petit budget les rues de paris deviennent un endroit désertique déstabilisant et les zombies sont crédibles (mention aux bruits de chairs, d’os, d’articulations bien crispants). Mais les situations s'enchaînent sur un chemin balisé sans parvenir à prendre le contre-pied de son sujet et à le transcender. Malgré l'incursion marrante et originale de Denis Lavant et celle dramatique de Golshifteh Farahani, on ne parvient pas à s'investir dans la destinée d'un personnage principal au parcours familier. C'est loin d'être mal fait, c'est encore plus loin d'être mauvais, mais il manque un parti pris narratif fort.

À lire aussi : «EVA» DE BENOÎT JACQUOT : VAMPIRE, VÉNALE, VENGERESSE, VÉNÉNEUSE, VILE ET ...FATALE.

Le film est parfois drôle, pourquoi ne pas l'aborder avec plus de second degré et de cynisme (genre "Get Out")? Ou alors plonger dans le survival viscéral et flippant (version "28 jours plus tard"). On n'est pas en train de porter un jugement sur le positionnement du réalisateur, on aurait juste aimé voir quelque chose de "différent" de cette incursion dans le film de genre, si peu familière au cinéma français.


"La nuit a dévoré le monde"

"La nuit a dévoré le monde" reste trop sage et malgré une volonté flagrante de bien faire, il ne s'autorise pas à montrer le plus grand respect que l'on puisse faire à ses références et maîtres à penser (Polanski, Roméro) : les contredire, prendre plus de risques et explorer de nouveaux territoires. Après, on est obligé de reconnaitre que Dominique Rocher à conçu une production au dessus du tout venant hexagonal et on a très envie de suivre la suite de sa carrière sentant dans "La nuit a dévoré le monde" les prémisses d'un auteur talentueux.


La nuit a dévoré le monde

LA NUIT A DÉVORÉ LE MONDE

De Dominique Rocher

Avec Anders Danielsen Lie, Golshifteh Farahani, Denis Lavant

Date de sortie 7 mars 2018

Rédaction Cinktank