Le vénérable W. : l'horreur... l'horreur

Critiques
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12.06.2017
Le film aurait pu tomber dans un pamphlet pratiquant l'indignation facile propre à éveiller les consciences des bobos germano-prantins. Il aurait pu, aisément. Sauf qu'il n'en est rien.

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Barbet Schroeder est un cinéaste qui, depuis ses débuts, a toujours été fasciné par la Mal absolu, une constante que l'on retrouve dès ses débuts avec le documentaire culte consacré à Idi Amin Dada puis aussi dans sa période hollywoodienne, traquant le Mal sous le masque d'un bourgeois respectable, d'une colocataire un poil envahissante, d'un serial killer gâchant une greffe nécessaire à la survie du fils du flic qui l'a emprisonné, avec sa version moderne de l'affaire Loeb-Leopold ou bien sous les traits d'un angélique ado des rues de Bogota. Le présent documentaire clôt sa trilogie sur les monstres bien réels, « L'avocat de la terreur » consacré à Jacques Vergès s'étant intercalé en 2007.

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Le point de départ du film part d'une mésaventure personnelle survenue dans la vie du cinéaste qui, pour contenir sa haine envers son voisin, se redirigea vers le bouddhisme, lui qui admire tant ce style de vie et qui avait effectué un pèlerinage salvateur à ses 20 ans, en Birmanie, dans ce pays bouddhiste à 90%. Il découvre donc l'histoire vraie et folle de ce moine qui entraîne dans son sillage des millions de compatriotes, prônant la destruction d'une minorité musulmane du pays.


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Le film aurait pu tomber dans un pamphlet pratiquant l'indignation facile propre à éveiller les consciences des bobos germano-prantins. Il aurait pu, aisément. Sauf qu'il n'en est rien. Le film de Schroeder, qui a tenu à faire court en dépit d'un sujet complexe, ne tombe pas dans le piège de l'angélisme, avec les méchants moines contre les pauvres petits immigrés musulmans tout gentils. Il contextualise, raconte, fait s'entrechoquer les points de vue, montre l'insoutenable, démonte les mécanismes de la rhétorique de l'horreur et surtout, garde son propos universel.

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Si des spectateurs verront aisément dans ce documentaire une aide à la lutte contre l'islamophobie (ces gens se trompent de combat à mon sens), le film garde un propos universel car ce qui se passe là-bas s'est déjà passé en Europe, en Afrique, en Amérique, en Asie, avec divers leaders, à diverses époques, avec les mêmes méthodes. Ces choses-là se déroulent partout dans le monde, chaque religion/ethnie/civilisation maltraitant une autre, à différentes échelles, et le film nous ouvre les yeux sur le fait que l'Histoire est un éternel recommencement et que la Haine gagne toujours car elle se nourrit, in fine, de la haine qu'elle enclenche.

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Les racines du Mal sont profondes (on ne sait pas qui a écrit le petit livret servant de base à la propagande anti-Rohingyas), en Birmanie ou ailleurs, mais avec les mêmes schémas, les mêmes ressorts, les mêmes peurs, toujours. Le film sera sans doute dur à regarder pour certains, parfois à entendre, mais il reste un film important, très bien documenté, brillant dans son montage et sa narration.


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Tourné dans des conditions difficiles (en caméra cachée, sous l'oeil d'espions du gouvernement, la petite équipe de Schroeder ayant dû fuir en urgence le pays afin d'éviter la prison et finissant le tournage en Thaïlande), « Le vénérable W. » égratigne aussi un peu le mythe de la Lady Aung Sang Suu Kyi, devenue une politicienne coincée entre ses alliances, nécessaires, avec le junte militaire, et ses obligations de symbole de la Paix. Reste une question : que faire pour aider ses malheureux, menacés d'extinction pure et simple à cause d'un génocide violent et implacable ? Le film n'a pas de réponse, mais si on pouvait déjà s'aimer les uns, les autres, ça serait déjà un bon début pour vaincre cette foutue Haine qui mérite notre plus profond mépris.

LE VÉNÉRABLE W.

Documentaire de Barbet Schroeder

Date de sortie 7 juin 2017



Texte: Loïck Guerel