"Les Heures sombres", le poids des mots, le choc des convictions et un gary Oldman habité

Critiques
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07.01.2018
Malgré ses défauts, "Les Heures sombres" réussit le pari de rendre lisible un moment d'Histoire, en faisant comprendre tous les enjeux et offre un point de vue intelligent sur le sens des mots et sur leurs pouvoirs.

Darkest Hour

Il y a deux bonnes raisons d'aller voir "Les Heures sombres"(Darkest Hour), d'abord pour la capacité du réalisateur à rendre accessible un moment d'Histoire complexe et ensuite pour la performance de Gary Oldman.

Metteur en scène du très beau "Atonement" et du mésestimé "Hanna", Joe Wright s'était ramassé avec "Pan". Inventives et spectaculaires, les nouvelles aventures de Peter Pan se perdaient dans une narration confuse et dans l'impossibilité pour son réalisateur de trouver le ton juste. Joe Wright semble avoir gardé à l'esprit cet échec au moment de réaliser "Les Heures sombres", tant il peut arriver au film de se cantonner dans un conformisme académique. Défaut qu'il partage avec le précédent biopic consacré au vieux lion, le très moyen "Churchill" de Jonathan Teplitzky. Ou alors, est-ce tout simplement la pression de devoir faire émerger à l'écran l'une des plus grandes figures historiques du XX siècle qui a provoqué chez Wright le besoin de ralentir sa caméra et de freiner ses envies de longs plans séquences, se heurtant parfois au risque de "théâtre filmé".



Malgré ses défauts, "Les Heures sombres" réussit le pari de rendre lisible un moment d'Histoire, en faisant comprendre tous les enjeux et offre un point de vue intelligent sur le sens des mots et sur leurs pouvoirs.

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Le récit se déroule sur un mois (Mai 40), une période qui débute par l'accession au pouvoir de Churchill, mais dont toute l'énergie sera ensuite consacrée à convaincre ses pairs qu'il est légitime au poste de Premier ministre. Un mois également pour faire taire ses détracteurs et rallier à sa cause la classe politique entière dans sa conviction, que la Grande-Bretagne doit se battre coûte que coûte contre l'ennemi allemand. La narration débute sur un discours de Churchill qui s'achève dans le silence de la Chambre des communes, avant d'être repris quasiment mot pour mot à la fin, mais cette fois-ci porté par les applaudissements.


Darkest Hour

L'Histoire n'étant pas si linéaire que ça, le film rappelle que d'une, Churchill était quasiment haï par l'entière classe politique du pays et qu'il doit sa nomination à un concours de circonstances et qu'ensuite, cette même élite était divisée quant à l'attitude à avoir après la défaite des forces françaises contre l'offensive allemande. L'Angleterre est isolée, affaiblie, la totalité de ses forces armées est bloquée à Dunkerque et elle doit envisager, soit une résistance périlleuse ou des pourparlers avec Hitler. Deux visions du conflit qui s'oppose et des dissensions au sein des partis qui ne trouveront une conclusion que dans le ralliement à l'atypique Winston Churchill. Seul homme capable de fédérer et de plus tard incarner le peuple britannique. Le film porte un regard érudit, bien que parfois complaisant sur Churchill.

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Gary Oldman prête toute sa palette d'émotions à ce personnage multiple, euphorique ne manquant jamais un bon mot (le film est par ailleurs souvent drôle) mais aussi en proie au doute et à la dépression. Malgré les heures passées à se faire maquiller, on reconnaît Oldman, mais plus l'action avance, plus le visage de l'acteur fait place à celui de la figure historique. Le travail sur la voix est exceptionnel et la gestuelle, bien que peut être parfois un peu trop énergique, travaillée et maîtrisée. Le reste de la distribution est à la hauteur du talent du comédien et donne au film l'émotion nécessaire pour s'attacher aux personnages.


Darkest Hour

Au-delà du moment d'histoire, Joe Wright n'hésite pas à ponctuer son récit d'allusions quant aux rôles des politiciens, serviteurs avant tout du peuple et non de leurs intérêts. Un discours peut être naïf, mais un rappel toujours bienvenu. Ça se traduit dans le scénario par des dialogues explicites et dans la mise en scène par des plans aériens des conflits. Une distance des horreurs de la guerre engendrant des décisions lourdes de conséquences, parfois prisent dans l'ignorance des réalités des champs de batailles.

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Malgré ses défauts, "Les Heures sombres" réussit le pari de rendre lisible un moment d'Histoire, en faisant comprendre tous les enjeux et offre un point de vue intelligent sur le sens des mots et sur leurs pouvoirs. Une intention traduite dans le film par la confession d'un des principaux opposants au Vieux Lion, le comte d'Halifax (interprété par le toujours souriant Stephen Dillane) après le célèbre discours "du sang, du labeur, des larmes et de la sueur": "Churchill vient d'armer la langue anglaise".


Darkest Hour

LES HEURES SOMBRES

De Joe Wright

Avec Gary Oldman, Kristin Scott Thomas, Ben Mendelsohn et Lily James

Date de sortie 3 janvier 2018.

Rédaction Cinktank