"Mute", c'est raté et le meilleur est resté caché

Critiques
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26.02.2018
Le manque de cohérence narratif, l'incapacité du réalisateur à construire une intrigue claire et la désagréable sensation que le scénario force les évènements de façon artificielle finissent de flinguer un film au pourtant fort potentiel.

MUTE

Déception, c'est le mot qui vient après avoir visionné "Mute" de Duncan Jones. Viennent ensuite trois questions. Le réalisateur a-t-il eu le malheur de faire son chef d'œuvre dès son premier film "Moon"? Pourquoi cette sensation qu'un autre film, un bon, se cache dans Mute. Enfin, qu'elle est la stratégie de Netflix ?

"Mute" prouve une nouvelle fois que malgré les meilleures intentions, on peut accoucher d'un film raté. Écrit, réécrit depuis plus de 15 ans le film transpire d'un scénario bancal, ne sachant jamais choisir entre l'histoire Leo, le mutique amish à la recherche de Naadirah, son amour disparu. Ou le buddy movie version "Las Vegas parano" dans un Berlin futuriste avec les personnages de Cactus Bill et Duck Teddington, chirurgiens américains pour l'un déserteur de l'armée à la recherche de papiers pour fuir clandestinement le pays avec sa fille et pour l'autre en apparence heureux, mais cachant des appétences pédophile (on passera sur le traitement plus que hasardeux de cette perversion sexuelle). Le manque de cohérence narratif, l'incapacité du réalisateur à construire une intrigue claire et la désagréable sensation que le scénario force les évènements de façon artificielle finissent de flinguer un film au pourtant fort potentiel. On ne parlera pas non plus d'un final ampoulé qui frise le ridicule.



Duncan Jones voulait faire son "Casablanca" futuriste et marqué la SF. Il ne réussira ni l'un, ni l'autre. Pourtant loin du clinquant un peu creux et stéréotypé de son alter ego sériel "Altered Carbon", "Mute" dégage un charme suranné ainsi qu'une nostalgie touchante et parfois une sincère humanité. Souvent, après l'ennui, la sensation qu'un grand film se cache dans "Mute" pointe le bout de son nez. On sent cette envie de lorgner vers les vieux polars, cet amour pour un cinéma d'antan et le fort potentiel iconique de ses personnages. Comme on sent poindre les thèmes chers au réalisateur depuis ses débuts. Le rapport à la paternité en tête, mais aussi la capacité pour chacun de trouver sa place dans un monde qui vous considère comme différent. Des thèmes effleurés, suggérés, mais jamais abordés, sacrifier sur l'autel dont ne sait pas quoi trop d'ailleurs. L'envie de trop bien faire ? De vouloir raconter trop de choses ? La peur ? Voir une charge émotionnelle trop forte (le film a été tourné quelques mois après le décès de son père David Bowie, de sa nourrice Marion Skene et la naissance de son premier enfant)?


MUTE

Malgré la sublime musique de Clint Mansell, la très belle lumière de Gary Shaw et une direction artistique soignée de Gavin Bocquet ("La Menace fantôme", "Warcraft : Le Commencement") la réalisation s'enlise dans un académisme décevant. Les maigres échanges intéressants du duo Cactus et Duck (campés par les excellents et à contre emploi Paul Rudd et Justin Theroux) la promesse d'un personnage féminin ambiguë et intéressant trop vite disparu (Seyneb Saleh) et le background à fort potentiel de léo (très moyen Alexander Skarsgård), mais jamais exploité ne suffisent pas à sauver le film de l'échec.

Un nouveau revers pour Duncan Jones après l'accueil mitigé de "Warcraft : Le Commencement" et qui terni encore un peu plus la forte hype qu'il l'entourait depuis son premier et meilleur film Moon. À l'image d'un Andrew Niccol qui après "Bienvenue à Gattaca", et ce, malgré deux très bons films ( "S1m0ne" et "Lord of War") n'a jamais réussit à dépasser en qualité sa première œuvre. Une trajectoire que l'on souhaite pas à Duncan Jones tant le potentiel, les thématiques personnelles transpirent malgré la déception dans "Mute".


MUTE

Quant à Netflix, il est encore difficile de comprendre véritablement sa stratégie après l'accueil plus que frileux de "Bright" et de "The Cloverfield Paradox". Quant au public, on ne peut pas évaluer le nombre de visionnages de ces films tant le plateforme de streaming se garde bien de les divulguer. On sait pourtant que le succès de ses productions ne repose pas tant sur les audiences que sur leurs capacités à ramener de nouveaux abonnés (source de revenus principale). À l'aide de ses algorithmes et des fameux Big Datas, Netflix fait le pari que les films tels qu'ils sont conçus plairont à ses abonnés et en apportera de nouveaux. Netflix regroupe à lui seul les trois principales entités de l’économie du cinéma. Il est producteur, diffuseur et exploitant. Un système d'optimisation risquée voir cynique, qui laisse finalement peu de place à l'inattendu et donc à la surprise créative.


MUTE

MUTE

De Duncan Jones

Avec Alexander Skarsgård, Paul Rudd, Justin Theroux

Date de sortie 23 février 2018 sur Netflix

Rédaction Cinktank