«Ni juge, ni soumise» : dans les pas d'une juge pas comme les autres

Critiques
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26.02.2018
Si vous croyez que je vous spoile un élément important, dites-vous que ce n'est que la première bouchée de l'apéro, car toute la scène, longue, éprouvante, est une descente aux enfers, aux confins de la folie.

Ni juge, ni soumise

Une plongée ahurissante et inédite dans les coulisses de la Justice made in Belgique. En suivant le parcours d'une juge à la personnalité déjà hors norme, donc forcément cinématographique, les réalisateurs ont obtenu un sésame pour nous faire pénétrer un univers méconnu, qui rassemble tous les débris de ce qui peut constituer les tréfonds de l'âme humaine.

Le parti-pris est donc naturaliste, avec une absence d'interviews des protagonistes ou bien de voix-off, soit un procédé à l'encontre de ce qui se fait dans la plupart des journaux télé, qui sont donc des reportages. La narration suit un fil rouge, une affaire de plus de 20 ans qui hante encore la juge, et qui décide de la rouvrir grâce aux techniques modernes d'identification (l'ADN). Et entre cette affaire fil rouge, on va donc voir d'autres affaires, avec des protagonistes qui changent à chaque fois.



Bon, déjà, je n'ai pas envie de rentrer dans une polémique stérile concernant l'identité, la race, la communauté d'origine de chaque prévenu. Ce sont tous, à mes yeux, des êtres humains. Chaque protagoniste a donné son accord pour être filmé et ensuite être diffusé.

Ensuite, la protagoniste principale est elle-même sans filtre, politiquement incorrecte dans sa manière de faire, en tout cas, de notre point de vue à nous, français. C'est juste ahurissant d'entendre certains dialogues, de voir comment elle asseoit avec autorité et bonhommie sa fonction. Certaines joutes sont incroyables, avec des propos qui relèvent du bon sens. Notre juge s'énerve, s'intéresse, compatit, remet en perspective certaines choses, brette avec les avocats et se débat face à des gens pas toujours bien malins certes, mais parfois touchants.

Dans ce film, on se retrouve confronté à notre propre regard plein de jugement, on rit, on se moque pourrait-on dire, mais c'est parfois un rire nerveux, tellement le spectacle qui s'offre à nous est parfois navrant. Dans ce métier, on côtoie la misère humaine, quotidiennement. Pas seulement la misère d'un point de vue financier mais aussi intellectuelle, affective. On peut faire preuve d'empathie, partager certaines convictions, certains coups de gueule de la juge, voire des prévenus, mais on n'est pas un spectateur passif devant ce film.


Ni juge, ni soumise

Pêle-mêle, nous croiserons des personnages tentant d'échapper à un prélèvement ADN, un immigré de passage qui menace de partir en Syrie suite à sa libération (on voit qu'il y a eu des attentats à Bruxelles avec l'afflux de militaires dans les plans vers le milieu du film), une maîtresse SM et bondage qui nous en apprendra beaucoup sur certains délires et sévices de sa profession (et je n'ai qu'un mot : ouille), une famille qui pratique la consanguinité ou encore le passage le plus terrible, le plus ahurissant du film : un infanticide justifié par le fait qu'il s'agissait en vérité du fils de Satan.

Si vous croyez que je vous spoile un élément important, dites-vous que ce n'est que la première bouchée de l'apéro, car toute la scène, longue, éprouvante, est une descente aux enfers, aux confins de la folie. Un récit qui a éteint la salle dans laquelle j'ai vu le film (on était une bonne centaine, salle comble).

Et puis il y a l'intrigue fil rouge, prenante, qui rebondit. On suit une équipe de trois enquêteurs en plus de la juge. Le film est rempli, grâce à eux, d'humour noir, qui nous semble presque limite, mais qui s'avère nécessaire pour vivre ce qu'ils vivent. Ne pas prendre les choses trop eu sérieux, en dépit de la gravité et de la violence de ce qu'ils voient.

Voilà, donc c'est un documentaire impressionnant, vibrant, parfois drôle, parfois touchant, un documentaire à échelle humaine, qui suit les pas d'un drôle de bout de femme. Un truc comme on en voit trop peu, rempli de scènes inédites et de morceaux de bravoure étonnants. Un film vibrant.


Ni juge, ni soumise

texte : Loïck Guérel

rédaction Cinktank