"Tesnota" : Un cloisonnement étouffant

Critiques
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13.03.2018
Mais le réalisateur Kantemir Balagov, 28 ans, sait déjà doser ses effets. Tout comme il épate par sa mise en scène, proprement sidérante.

Ce film russe est donc le premier de son auteur, originaire de la république autonome de Kabardino-Balkiro, dans le Caucase. Une région proche de la Tchétchénie et dans laquelle nous allons suivre une petite famille juive dont le fils est enlevé contre une rançon, car c'est bien connu, les Juifs sont plein aux as. Toutefois, le film n'est ni un polar pur jus et encore moins un film sponsorisé par le CRIF et qui partirai en croisade contre l'antisémitisme. Mais pour autant, ce n'est pas une partie de rigolade non plus.


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Alors c'est quoi le sujet ?

Ce qui semble intéresser le réalisateur, qui s'est inspiré d'une histoire vraie survenue dans cette même ville à la fin des années 90 durant son enfance, c'est donc l'histoire de famille et notamment celle concernant la fille. Est-ce pour autant un tract qui s'inscrirait dans la mouvance #metoo ? Non plus, et il va falloir arrêter de coller une étiquette revendicatrice à chaque film qui sort d'ailleurs.


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Notre héroïne se retrouve donc embarquée dans une histoire dont elle devient une victime collatérale. En effet, ses parents ne peuvent payer la rançon demandée, la communauté juive n'arrive pas à lever assez de fonds (scène tétanisante dans la synagogue), le père est obligé de vendre son affaire et il sera même forcé d'accepter un mariage d'alliance avec un couple de voisins. Ce dont Ila, l'héroïne, ne veut pas.

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On se trouve donc avec une relation touchante entre ce père et sa fille, le tout pris en étau avec une mère qui n'arrive plus à se connecter avec ses enfants, tandis qu'Ila veut tout faire pour retrouver son frère, qu'elle aime beaucoup, mais sans pour autant se retrouver perdante et mariée de force à la fin. Surtout qu'elle a déjà un petit ami.

C'est d'ailleurs au cours d'une soirée avec lui et ses potes que nous nous retrouverons face à la séquence qui a beaucoup participé à rendre le film connu après le festival de Cannes, celles des cassettes montrant des Tchétchènes exécuter des soldats russes prisonniers. Des snuffs movies donc. Authentiques.


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Une scène glaçante, très longue, éprouvante, presque insoutenable, et pourtant, on ne voit presque rien. Mais le réalisateur Kantemir Balagov, 28 ans, sait déjà doser ses effets. Tout comme il épate par sa mise en scène, proprement sidérante.

Déjà, il tourne dans un format 1:37, un format étroit donc, privilégiant un cadre plus petit, dans lequel il enferme son héroïne. Il n'est pas rare de voir Ila prise en étau entre deux personnages, soit en étant cadrée entre deux silhouettes mises au 1er plan, soit en se retrouvant littéralement coincé entre deux personnages. De la même façon, Balagov la cadre souvent en gros plan, le coinçant donc à l'intérieur de son cadre, n'offrant que peu de respiration au spectateur.

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Petit aparté concernant le choix du format, chose dont on parle peu d'habitude mais qui fait partie intégrante des choix de mise en scène. Ce format étroit est reconnaissable par la présence de deux grosses bandes noires verticales, a contrario de formats plus cinématographiques, comme le 1:85 ou le 2:35, qu'on appelle aussi Cinemascope. Toutefois, il n'empêche pas de livrer des films se déroulant dans de grands espaces, le grand maître du genre étant Anthony Mann, qui tournera de nombreux westerns avec ce format, ce qui ne l'empêchera jamais d'exploiter à fond la profondeur de champ ou bien de mettre en valeur des paysages somptueux (même si le fait de tourner dans des décors plutôt montagneux était un plus). Là, tout est affaire de cadrage.


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D'ailleurs, Balagov signe quelques plans d'une grande beauté formelle, exploitant à merveille cette nature hostile, ce climat rude et mettant en valeur des visages pourtant peu aimables.

Bon, par contre, il est vrai que le film est sans doute un peu trop long, parfois pénible à suivre, accumulant de manière un peu redondante les scènes de confrontation familiale, qui s'éternisent parfois plus que de raison. Le rythme s'en ressent et à force de couper un peu trop tard, on finit par décrocher. Reste une mise en scène souvent pertinente, nous faisant suivre le chemin de personnages paumés, à peine humain, et qui sait manier certains effets de genre avec une redoutable efficacité.

Une petite découverte donc, un film qui marque peut-être la naissance d'un auteur à suivre. En tout cas, ce réalisateur est à suivre car il maîtrise bien la grammaire cinématographique, il sait clairement quoi faire avec sa caméra et s'impose d'ores et déjà parmi la nouvelle génération. Et Cannes ne devrait pas le louper dans le futur (il a frôlé la Caméra d'Or cette année et il remporté un prix dans la catégorie Un Certain Regard). Retenez bien son nom : Kantemir Balagov.



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Tesnota
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texte : Loïck Guérel
rédaction Cinktank