"The Night of" c'est la série HBO que personne n'avait vu venir, et que presque personne n'a vu

Critiques
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15.07.2017
Le ton est grave, les lumières laissent de la place aux ombres, le scénario est implacable, c'est parfois un poil lent mais jamais ennuyeux.

Comme toutes les grandes créations, la série « The Night of » a connu un développement compliqué. Scénarisé par Richard Price (« La rançon », « Mélodie pour un meurtre », « Kiss of death », quelques épisodes de « Sur écoute ») et Steven Zaillian (un des plus brillants scénaristes de la période moderne avec « La liste de Schindler », « Gangs of New York », « American Gangster », « Le stratège »), la série est d'abord refusée par la chaîne HBO, malgré James Gandolfini dans le rôle de l'avocat John Stone. Les créateurs acceptent alors d'en faire une mini-série plutôt qu'une série qui s'étendrait sur plusieurs saisons. La chaîne valide le tout mais Gandolfini meurt subitement un mois après la validation du projet (il reste crédité comme producteur exécutif).



Robert De Niro est alors attaché à ce nouveau départ mais il lâche l'affaire à cause de son emploi du temps trop chargé (et quand on voit ce qu'il tourne dernièrement, c'est rageant). John Turturro arrive alors et la série prend alors son envol pour une salve de 8 épisodes, tous réalisés par Steven Zaillian (sauf le 4ème, signé par James Marsh).

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La série se veut être une plongée au milieu de l'enfer d'un système judiciaire bureaucratique, parfois inhumain, véritable machine à broyer tout ceux qu'elle rencontre. On suit donc le parcours d'un jeune fils d'immigrés pakistanais qui se retrouve accusé du meurtre sauvage d'une jeune fille qu'il venait juste de rencontrer. Après une soirée récréative se finissant dans le lit de la belle, il se réveille amnésique des dernières heures et fuit en trouvant un cadavre ensanglanté dans le même lit qui abritait quelques instants plus tôt un amour naissant. Enchaînant les mauvaises décisions, le voilà vite incarcéré dans la prison de Rikers (pas vraiment ce qui se rapproche le plus du Paradis sur Terre).


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Enfin, quand je dis vite, c'est une façon de parler car la série prend son temps pour exposer tout ça. Le pilote facture 1h20, l'épisode final dure plus de 90 minutes et le rythme est loin d'être trépidant. Pourtant, le tout est passionnant. Comment ? Pourquoi ?

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Déjà, Zaillian n'est pas un novice du procedural, ce genre presque typiquement américain, puisqu'il avait signé son 1er film en tant que réalisateur dans cet univers avec le sympathique mais académique « Préjudice » (avec un John Travolta plutôt bon et un Robert Duvall qui cabotine avec bonheur). Ensuite, il installe un univers urbain poisseux et prégnant, sombre et réaliste. Il met en place son contexte avec soin, installe ses personnages tranquillement, décrit le drame et les instants qui suivent avec un sens du détail affolant, crée du suspense partout, bref, c'est de l'orfèvrerie au niveau de l'écriture.


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Il dépeint aussi un système désabusé, qui traite ce genre d'affaires sans autant d'affect et de dévouement que dans la plupart des autres cop shows. Les flics, les gardiens, les procureurs et les juges sont des fonctionnaires désabusés, blasés, presque indifférent. Certains sont des pros certes mais ils en ont trop vu et semblent plus concernés par leur futur immédiat que par la vie de ce pauvre petit jeune homme qui clame son innocence. Nous-même, nous ne savons rien, et il est bien difficile de prendre son parti tout au long de la série, qui pourtant nous accroche de bout en bout.

Les acteurs y participent grandement, entre un inspecteur Box (Bill Camp, acteur trop rare) attachant, compétent mais bourru et trop pressé d'en finir, un héros naïf et bientôt broyé, lui, sa famille, sa communauté (ce New York post-11 septembre n'a jamais été montré ainsi) et il trouve en Riz Ahmed l'interprète parfait. Les autres sont aussi remarquables et je dois dire que pas un seul d'entre eux, du héros au plus petit figurant, ne joue mal.


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Le ton est grave, les lumières laissent de la place aux ombres, le scénario est implacable, c'est parfois un poil lent mais jamais ennuyeux (il y a une vraie réflexion sur la durée des plans, ce qu'il faut montrer et pendant combien de temps), la mise en scène est sobre, avec quelques effets arty, comme ces plans décadrés, mais ça reste cohérent avec le sujet. Le tout forme une série intelligente, qui questionne notre sens moral et notre foi (enfin, celle des américains) envers leur système judiciaire et ses « valeurs ».


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La série vaut surtout pour son statut de petite inconnue du PAF, débarquant sur HBO entre « Game of Thrones » et « Westworld » à l'époque, alors que « Vinyl » enregistrait un gros échec et que Michael Lombardo, le dirigeant historique de la chaîne, partait vers d'autres cieux. Du coup, cette adaptation d'une mini-série anglaise (prouvant là encore l'universalité du propos, car la série est très américaine dans son contexte et son imagerie) est passée un peu inaperçue.

L'occasion est belle, en attendant la nouvelle saison de « GoT » (ou bien pour patienter entre les épisodes hebdomadaires) de se laisser tenter par cette magnifique série qui connaîtra peut-être une autre mouture, quand les 2 créateurs auront trouvé une idée à la hauteur.


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C'est aussi l'avantage de faire une série en forme d'anthologie (comme « True detective » ou « Fargo »), c'est qu'on n'est pas contraint par le temps et qu'une bonne chaîne laisse les auteurs trouver les bonnes idées pour le bien de tous. Et ça fait des téléspectateurs ravis !

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The Night Of
Une série créée par Richard Price et Steven Zaillian pour HBO avec John Turturro, Riz Ahmed, Michael K. Williams, Bill Camp, Jeannie Berlin...

texte : Loïck Guérel
rédaction Cinktank