Jane Campion et les machos du Cinéma

Edito
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02.06.2017
Pour rattraper 100 d'histoire, doit-on remettre les prix les plus prestigieux uniquement aux femmes ?

C'est, en gros, ce que l'on peut se dire après la sortie de Jane Campion à propos du palmarès du dernier festival de Cannes. Il faut dire qu'en 70 éditions (et 90 films primés), 1 seule Palme d'Or a récompensé un film réalisé par une femme, en l'occurrence Campion, et c'était il y a désormais 24 ans. Pourtant, une réalisatrice a bien obtenu une récompense majeure puisque le prix de la mise en scène est allé à Sofia Coppola pour la nouvelle adaptation du roman « Les proies », après celle de Don Siegel en 1971.

Alors, macho le monde du cinéma, vraiment ?

Déjà, parlons chiffres. Trois films réalisés par des femmes étaient en compétition. Trois chances sur 21 soit 1 chance sur 7 pour les pros des fractions. C'est peu et on pourrait même dire, si c'était du sport, que la logique a été respectée. Sauf que ce n'est pas du sport et que le cinéma est, aussi, un art.



Donc chaque palmarès est sujet à débat. Pourtant, le jury de cette année était présidé par Pedro Almodovar, loué pour son amour des femmes et la représentation de ces dernières au cinéma. Il y avait au sein du jury la réalisatrice Marne Ade, que beaucoup voyaient sacrer l'année dernière avec « Toni Erdmann ».

Oui, mais voilà, le jury, c'est aussi affaire de démocratie

Et on ne peut pas la piétiner au nom d'intérêts extérieurs, aussi louables soient-ils.
Imaginez que l'on mette en compétition 18 films réalisés par des femmes face à 3 films réalisés par des hommes et que l'on dise, avant l'ouverture du festival, qu'un film réalisé par un homme doit forcément gagner, trouveriez-vous ça juste ? (question purement réthorique) Et bien c'est pareil pour le cas inverse. Le jury, c'est 9 personnes qui ont vu le film et qui arrivent à un consensus.



Et peu importe si beaucoup de spectateurs et de critiques voyaient le film « You were never really here » couronné, ce ne sont pas eux qui votent. Ce sont les 9 neuf membres du jury. De plus, je pense que le jury subit déjà suffisamment de pression et souffre assez à la base des divers goûts de chacun des membre sans en plus leur compliquer la tâche en leur donnant des consignes de votes (n'oubliez pas de choisir un film fait par une femme, et aussi un réalisé par une personne de confession (mettez la religion que vous voulez) sans oublier de couronner quelqu'un d'une minorité ethnique quelconque.

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Après, il faut aussi regarder l'histoire du cinéma et se poser la question : combien de réalisatrices marquantes au cours des 120 années d'histoire du cinéma ? Un ami, critique professionnel, me disait qu'il avait récemment remis sa liste des 100 plus grands réalisateurs de l'histoire du cinéma à une amie et elle ne comptait qu'une seule réalisatrice : Jane Campion. Et c'est vrai que si on trouve bien quelques grandes réalisatrices dans l'histoire (on pourrait citer Kathryn Bigelow ou encore Ida Lupino, dont le travail vient d'être récemment réhabilité), c'est parce que le métier reste essentiellement masculin.



Et il est vrai aussi que les récompenses ont souvent snobées les réalisatrices

Prenons par exemple les USA, avec une seule réalisatrice couronnée, en l'occurence Bigelow. C'était en 2010 pour « Démineurs ». L'Angleterre ? Depuis 1969, un seul BAFTA du meilleur réalisateur pour une femme, également pour Bigelow. La France me direz-vous ? Un César de la discipline, pour Tonie Marshall en 2000 et son « Vénus beauté (Institut) ». Et l'Australie alors, patrie d'adoption de Campion ? Et bien c'est nettement mieux avec 7 AFI Award pour des réalisatrices entre 1972 et 2010. Quant à la Nouvelle Vague, si le mouvement avait un pronom féminin, il restait essentiellement masculin avec comme seule femme du mouvement Agnès Varda.



Le problème de la sortie de Campion, c'est que si elle a le mérite de mettre le doigt sur un point essentiel, je trouve que ça crée un phénomène pire que l'absence de représentation des femmes au palmarès : le doute de leur omniprésence. Si l'année prochaine, et les années d'après, certains films réalisés par des femmes sont désignés vainqueurs, certains esprits chagrins ne pourront s'empêcher de souligner le fait que c'est en prise directe avec la déclaration de Campion, et pas parce qu'ils le méritent vraiment. Parce que l'art n'est pas du sport, il ne doit pas y avoir ce genre de doute, juste un débat mêlant avis subjectif et objectif.

Et sinon après, on fait quoi ?

On crée une catégorie réalisateur/réalisatrice, comme pour les acteurs/actrices ? On fait des sélections paritaires ? On présente des films de manière anonyme ? En fait, il n'y a pas d'autres solutions que de laisser les films parler eux-mêmes, car on se rend compte qu'un an après, on parle beaucoup moins du film qui a eu la Palme d'Or que de celui qui est vraiment rentré dans le cœur du public à savoir « Toni Erdmann ».

Alors vive le cinéma, vive le cinéma fait par des femmes, fait des hommes, fait par des hommes et des femmes, mais non au cinéma qui récompense en fonction du genre, de la religion, de la minorité qu'il représente, car sinon, il perd son pouvoir d'universalité.

texte : Loïck Guerel